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27 mai 2013

A la découverte de la cabane Campo Tencia au Tessin

Cela fait dix-sept ans que Franco Demarchi accueille les visiteurs de la Capanna Campo Tencia, en haute Léventine. Aujourd’hui, cet architecte d’intérieur de formation exerce sa créativité en cuisine.

cabane Campo Tencia
La première cabane Campo Tencia a été inaugurée en 1912. Elle a été entièrement reconstruite suite à un incendie en 1975.

Nul besoin d’être un courageux alpiniste pour monter à la Capanna Campo Tencia depuis le village tessinois de Dalpe. Ici, à 1200 mètres d’altitude, à la hauteur de Faido et de Prato, ce qui importe avant tout, c’est de garder les sens en éveil et d’apprécier la tranquillité du lieu.

A quelques dizaines de mètres au-dessus du parking, un panneau vissé contre un mur de pierres indique la direction de la cabane. Le chemin est escarpé mais bien aménagé. Il convient même aux enfants. Un peu plus haut, une statue de la Vierge Marie, qui regarde sereinement les passants depuis l’oratoire qui borde le chemin, semble vouloir donner de l’élan aux marcheurs essoufflés. Au sommet de la première montée s’ouvre une large vallée. La Piumogna y coule.

Bientôt émerge le Pizzo Campo Tencia, qui a donné son nom à la cabane. Seul 3000 entièrement sur sol tessinois, il est resté anonyme jusqu’à l’établissement de la carte nationale du général Dufour en 1858. Il doit son nom aux couleurs foncées des strates rocheuses qui le constituent et qui semblent avoir été calcinées. En dialecte tessinois, on qualifie de tencia une personne couverte de suie, de sueur et de poussière.

Du haut de ses 3072 mètres, le Campo Tencia domine l’un des plus beaux passages de la randonnée: le chemin se fait étroit, bordé de racines, de mousses et de mélèzes serrés les uns contre les autres.

Le décor rappelle une forêt de conte de fées. Pas un bruit si ce n’est celui du vent dans les branches des arbres et le contact régulier de nos chaussures sur le sol. Dalpe est derrière nous, à une heure de marche d’ici, la cabane, à quatre-vingts minutes devant nous. Le sentier de terre se fraie un passage en lacets serrés pour gagner de la hauteur, mètre par mètre. La sueur coule, le souffle se fait court, mais le coup d’œil sur les chaînes de montagnes rend l’âme légère. Les petits trous bordés de monticules de terre qui ponctuent les pâturages au-dessus du chemin et les rapaces qui décrivent des cercles dans le ciel trahissent la présence des marmottes. Peu téméraires, elles ne se montrent pas. En revanche, c’est la fierté de la Section tessinoise du CAS (site en italien) qui apparaît bientôt: la Capanna Campo Tencia, avec ses drapeaux de prière tibétains, nichée à 2140 mètres d’altitude, près de 1000 mètres au-dessus du parking de Dalpe, nous réserve un bien agréable accueil.

L’âme des lieux: depuis dix-sept ans, Franco Demarchi veille sur la cabane Campo Tencia.
L’âme des lieux: depuis dix-sept ans, Franco Demarchi veille sur la cabane Campo Tencia.

Jamais encore un jus de pomme frais ne nous est apparu aussi désaltérant que celui que nous propose Franco Demarchi. Le Tessinois est le maître de ces lieux depuis dix-sept ans. Son métier de gardien de cabane, il l’aime par-dessus tout:

J’adore la cuisine et les montagnes. Elles vont tellement bien ensemble!

Sa profession d’architecte d’intérieur lui a appris la créativité et la fantaisie, qualités qui lui servent bien devant les fourneaux. Parmi ses spécialités, gnocchis, risotto aux fines herbes, polenta noire tessinoise accompagnée de brasato au merlot, pizzoccheri, minestrone et tartes maison. Ici, une bouteille de Riflessi d’Epoca 2009, un merlot à la robe rouge rubis, délicieusement épicé, élevé par le fameux vigneron Guido Brivio du Mendrisiotto, ne coûte que 49 francs. «Je tire mon salaire des repas et des boissons, et je verse un loyer pour la cabane», explique Franco Demarchi.

Des menus élaborés avec des produits frais

A la haute saison, en juillet et en août, il faut descendre deux ou trois fois par semaine jusqu'à l'Alpe Geira pour se ravitallier en pain, en légumes et en salade. A pied. Puis remonter... L'hélicoptère n'apporte des denrées qu'une fois toutes les deux à trois semaines. «Nos menus sont préparés avec des ingrédients frais», souligne le gardien, natif de Lugano mais résident de Bellinzone. En été, il est aidé par sa femme Franca.

Enseignante en activité, elle passe les deux mois les plus chauds de l’année à la cabane. Et jusqu’à fin septembre, le couple est assisté d’étudiants. L’an dernier, Nima est venu renforcer l’équipe. Nima est Népalais. Franca Demarchi l’a rencontré il y a trente ans lors d’un voyage dans son pays. Depuis, les Demarchi soutiennent financièrement sa famille et essaient régulièrement de se rendre dans l’Himalaya.

La cabane Campo Tencia, décorée de drapeaux tibétains, est nichée à 2140 mètres d'altitude.

Franco Demarchi vit dans les montagnes léventines de mi-juin à mi-octobre. Le reste de l’année, il travaille comme architecte à temps partiel pour compléter son salaire de gardien.

Les montagnes sont ma vie. Le contact avec les randonneurs est très enrichissant.

Avec les gens du val Maggia, il aimerait faire connaître la haute Léventine et le val Piumogna. Dans ce but, il balise assidûment de nouveaux itinéraires de randonnée.

Franco Demarchi envisage de travailler ici en haut encore trois ou quatre ans, si la section l’accepte. Il faut dire que «sa» cabane, c’est un peu son identité. A tel point que la plupart des randonneurs ne disent plus qu’ils montent à la cabane Campo Tencia. «Ils disent simplement: je monte chez Dema.» Dema, c’est le surnom de Franco Demarchi.

Un drame là-haut sur la montagne

près avoir été entièrement détruite dans un incendie en 1975, la cabane a pu être inaugurée en 1977.
Après avoir été entièrement détruite dans un incendie en 1975, la cabane a pu être inaugurée en 1977.

En 2012, la Capanna Campo Tencia a célébré son 100e anniversaire. La première cabane érigée en Suisse italienne, au pied du Pizzo Campo Tencia (3072 mètres), a en effet été inaugurée en grande pompe le dimanche 11 août 1912, l’année du naufrage du «Titanic». Sise à 2140 mètres, elle comportait alors deux pièces, un réfectoire et un dortoir de
dix-huit places. Vingt personnes supplémentaires pouvaient dormir sous le toit, sur un tas de foin. La construction avait coûté 5600 francs, et le gardien était payé 1 fr. 30 par jour. Trente et un ans plus tard, la première transformation (remplacement du foin par des matelas à ressorts) a coûté près du double, soit 10 660 francs.

Le premier radiotéléphone a été installé en 1969 dans la cabane. Laquelle a connu son plus grand drame dans la nuit du 22 au 23 août 1975: un incendie a réduit en cendres des décennies de travail. Le frère du gardien était descendu à la cave pour y chercher une bonbonne de gaz neuve. Pour l’éclairer, son fils avait allumé une bougie. Lorsque le gardien a dévissé la soupape de sécurité de la bonbonne, du gaz s’en est échappé et s’est enflammé instantanément à cause de la bougie. Le fils et le père ont été projetés à plusieurs mètres contre un mur et n’ont dû leur salut qu’à leur fuite éperdue vers l’Alpe Crozlina. Le lendemain matin, il ne restait plus de la cabane que les murs extérieurs et les deux cheminées.

L’année suivante, septante chevaux ont été engagés pour transporter chaque jour sur les lieux du drame 6 tonnes de matériaux de construction, sable, gravier et dalles. L’armée suisse a mis à disposition six soldats pour effectuer le rhabillage des dalles, des plafonds et des dortoirs. La nouvelle bâtisse était constituée d’une structure porteuse en acier, isolée. Les six dortoirs pouvaient accueillir nonante personnes. L’inauguration a eu lieu le 25 septembre 1977, avec la participation joyeuse et mélodieuse de la chorale Coro delle Cime, comme l’atteste la chronique «1912-2012: Capanna Campo Tencia».

Auteur: Reto Wild

Photographe: Claudio Bader