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11 mai 2013

A la maison, on mange comme au restaurant

En marge des établissements traditionnels, des amateurs ouvrent leurs portes pour faire partager leur amour de la bonne chère. Rendez-vous pour une expérience culinaire et sociale qui sort de l’ordinaire.

Des gens à table en train de manger
Les férus de ces soirées se comptent en majorité parmi les trentenaires et les quadragénaires.

C’est une petite maison posée sur les hauts de Bienne. On y arrive en voiture par un chemin pentu. Rien de bien extraordinaire, a priori. Sauf que ce soir-là, Christian, son propriétaire, s’apprête à accueillir des invités d’un genre particulier. Amis ou amis d’amis, ils sont venus en clients chez cet informaticien de 42 ans. Non pas pour acheter du matériel informatique, mais pour s’asseoir à la table de son restaurant éphémère baptisé La Cuisinière Frétillante. Un lieu où dix convives d’un soir goûtent, moyennant une centaine de francs, à la cuisine de cet amateur à travers un menu gourmand.

Apparus il y a quelques années en Grande-Bretagne et un peu partout en Europe, les supper clubs ou underground restaurants, comme on les appelle dans les pays anglo-saxons (lire ci-contre), fleurissent çà et là en Suisse. Le concept est à chaque fois le même: une newsletter ou une page Facebook annoncent les futures agapes auxquelles les intéressés s’inscrivent. Le bouche à oreille fait le reste.

S’ensuit un mail de confirmation, précisant la date et le lieu. Mais chut, ce dernier est tenu plus ou moins secret, la légalité de ces établissements n’étant pas de mise. Les férus de ces soirées se comptent en majorité parmi les trentenaires et les quadragénaires urbains, des bobos et des gourmands désireux de vivre une expérience culinaire et sociale qui sort de l’ordinaire.

«Ce soir, on va au restaurant chez Christian»

Chez lui dans son restaurant éphémère, Christian s’apprête à servir ses convives.
Chez lui dans son restaurant éphémère, Christian s’apprête à servir ses convives.

Il est 19 h à Bienne et l’on commence à arriver chez Christian. Il y a Nuno, Yvan et Laurent, «abonnés à l’année», Richard, Nadia et Bernard, un couple d’amis venus pour la première fois goûter à son menu. Tous se connaissent de près ou de loin. «A Bienne, nous sommes une petite communauté de Romands, raconte notre hôte. Et même si l’on ne se connaît pas directement, on se découvre souvent des amitiés communes.»

Dans le salon, sa compagne sert un Moscato d’Asti avant d’inviter à passer à table. Petits pots fleuris et serviettes vert pomme rappellent discrètement le thème du printemps choisi pour l’occasion.

Nous voici partis pour sept plats, mise en bouche comprise. Panna cotta au parmesan et pesto tiède de morilles aux pistaches, poêlée d’asperges vertes accompagnée d’une infusion au romarin, crème de céleri à l’essence de truffe, quasi d’agneau du pays et son beurre à l’ail des ours...

Les plats s’enchaînent au rythme des conversations, impeccablement présentés. On s’extasie sur le pesto aux pistaches, la cuisson parfaite de l’agneau, la raviole de moules aux poireaux. «On a dit aux enfants: ce soir on va au restaurant chez Christian! glisse Nadia entre deux cuillères de panna cotta. Nous aimons manger à de bonnes tables et cela fait longtemps que nous avions envie d’essayer celle de Christian. Mais les places sont rares!»

Les menus gourmands sont accompagnés de crus au verre.
Les menus gourmands sont accompagnés de crus au verre.

Sa table, ouverte il y a deux ans, ne désemplit pas. «Auparavant, je proposais de cuisiner pour un tête-à-tête ou une occasion particulière, raconte-t-il, mais j’ai réalisé que les gens n’osaient pas me le demander. Là, c’est plus naturel et ils s’inscrivent sans arrière-pensée.»

Tombé tout petit dans la marmite – «A 4 ans, je préparais mon premier plat, des pâtes crues à la poêle !» – il n’a pourtant jamais de voulu se lancer en professionnel.

C’est une passion, et comme j’ai envie qu’elle le reste, je préfère la pratiquer en amateur.

Une passion qu’il avoue volontiers dévorante. «Le week-end, je teste sans arrêt de nouvelles recettes. Quand j’ai une idée en tête, il faut que je la réalise et s’il me manque un ingrédient, je prends ce que je trouve dans le frigo.»

C’est aussi pour mettre à profit leur amour de la bonne chère et des grandes tablées que Fabienne et Antonine (prénoms fictifs) ont décidé d’ouvrir les portes de leur appartement lausannois. C’était en 2002.

A l’époque, les deux trentenaires sont colocataires et reçoivent de nombreux amis de passage. Antonine, qui «possède cette capacité à faire des plats somptueux au quotidien», dixit Fabienne, régale l’assemblée. «De mon côté, j’étais une graphiste qui s’ennuyait dans son boulot, poursuit-elle. On s’est dit que l’on pourrait mettre nos savoir-faire en commun.»

«J’essaie de structurer mon repas autour d’une idée»

Un salon débarrassé de ses meubles et une grande table dressée à la place plus tard, leur restaurant éphémère est né. L’aventure durera cinq ans, au rythme d’une dizaine de dates par année. Au menu: les écrivains russes, le «Festin de Babette», en hommage au film, ou encore une soirée inspirée de l’univers du «Seigneur des anneaux».

Avec, à chaque rendez-vous, une affiche imaginée par Fabienne illustrant le thème de la soirée. Si les deux amies n’habitent désormais plus ensemble, elles ont décidé l’année dernière de remettre le couvert.

Les plats sont délicats, basés sur des produits de saison et accompagnés de crus sélectionnés pour l’occasion par un autre passionné qui les a rejointes dans l’aventure. «J’essaie de structurer mon repas autour d’une idée, explique Antonine. J’ai toujours été ultra-gourmande et ma cuisine est une cuisine réconfortante: j’aime ce qui est onctueux, doux et assez typé. J’ai aussi appris avec le temps à soigner le visuel et à réduire les portions!»

A l’instar de Christian, Fabienne et Antonine n’ont nullement l’intention de renoncer à leur job pour se lancer en professionnelles.

Comme lui, elles jonglent entre boulot et vie de famille pour s’adonner à ce qui reste un plaisir exigeant. «Je commence à cuisiner quelques jours à l’avance et une bonne partie du jour «J» est consacrée à vider le salon», détaille Antonine. Malgré cela, rien ne vaut cette ambiance si particulière: «Le moment où les gens arrivent, sont gênés en découvrant le salon, est délicieux, se remémore Fabienne. Puis ils oublient vite qu’ils sont chez quelqu’un et se laissent embarquer dans un voyage qui dure de 20 heures à minuit.»

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Michal Florence Schorro