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9 novembre 2014

A Peseux, dans l'officine du médicament sur mesure

Il n’y a qu’une petite poignée de labos rattachés à une pharmacie certifiés Swissmedic en Suisse. L’un d’eux se trouve à Peseux (NE). Visite de cet espace high-tech d’où sortent quelque 800 préparations chaque mois.

Dans les locaux high-tech du laboratoire dirigé par Jean Altwegg, des formules de médicaments existantes sont adaptées aux besoins particuliers de patients.
Dans les locaux high-tech du laboratoire dirigé par Jean Altwegg, des formules de médicaments existantes sont adaptées aux besoins particuliers de patients.

Pour entrer dans le laboratoire de la pharmacie de la Grand-Rue à Peseux, il faut sonner et montrer patte plus que blanche… Le visiteur est prié de retirer ses souliers, puis invité à enfiler une combinaison et des sabots. Ainsi fagoté, il ne peut aller que du vestiaire au hall d’entrée. S’il souhaite accéder à l’aire de production galénique, soit à la partie la moins aseptisée de ces locaux high-tech, il aura en sus à troquer ses mules jaunes contre une paire du même acabit, mais de couleur ivoire.

Les dix employés ont, eux, l’obligation de se plier à un cérémonial encore plus strict. Ils se changent entièrement (chaussettes comprises), se lavent et se désinfectent les mains et les avant-bras, renoncent à toute coquetterie (pas de bijoux ni de maquillage ni de vernis à ongles) et s’équipent d’une blouse, de gants, d’une charlotte et d’un masque pour travailler.

Et c’est pire encore lorsqu’il s’agit de pénétrer en zone stérile. Là, les personnes certifiées, et uniquement elles (n’entre pas qui veut dans le Saint des Saints!), doivent traverser jusqu’à trois sas différents et se soumettre à autant de séances d’habillage. «Ça nous prend environ une demi-heure, désinfection du matériel comprise», précise une opératrice. Ici, on ne badine pas avec les règles d’hygiène!

On passe un audit tous les six mois pour s’assurer que le protocole est correctement suivi.

Ils ne sont que quelques-uns en Suisse

«En Suisse, seule une petite poignée de laboratoires comme le nôtre est au bénéfice d’une autorisation fédérale de fabrication, d’importation et d’exportation, relève Jean Altwegg, le patron de la pharmacie de la Grand-Rue. C’est une garantie de qualité pour nos clients, la preuve que nous travaillons de manière sûre, irréprochable et selon les normes officielles en vigueur.»

Notre interlocuteur pointe l’index en direction d’une alignée sans fin de classeurs bleus. «Voilà ce que cela représente en termes de paperasserie, c’est vraiment le fruit d’un long processus qui aura duré plus d’une année.» Tatillonne, l’autorité sanitaire procède encore à des inspections tous les deux ans, histoire de contrôler que ses consignes sont toujours respectées au pied de la lettre.

Tout ça pour pouvoir composer des formules magistrales, officinales et maison, stériles ou non. «L’industrie pharmaceutique fait du prêt-à-porter et nous du sur-mesure, image Jean Altwegg. Nous nous situons entre le petit labo et la grande pharma.» Huit cents préparations en moyenne sortent de cette officine chaque mois. «On espère arriver à mille d’ici à la fin de l’année!»

A Peseux, on ne fabrique que des remèdes ciblés, composés à partir de substances connues et identifiées. «Quelques médicaments propres, mais surtout des formules existantes que l’on adapte pour des patients particuliers.» Par exemple, pour des malades qui ne peuvent pas les prendre par voie orale (transformation en liquide buvable), pour des enfants (modification du dosage) ou encore pour des personnes allergiques (changement d’excipients). «Il arrive aussi que l’on doive pallier un manque de médicaments lors d’une rupture de stock passagère.»

Du sur-mesure au prix du prêt-à-porter

Les clients: une demi-douzaine d’hôpitaux et de cliniques, des médecins, quelques vétérinaires et… 350 pharmacies. «La majorité de mes confrères ont renoncé à élaborer des préparations eux-mêmes. Parce que la loi s’est durcie et que ce n’est plus assez rentable.»

Terminée l’époque où l’apothicaire pouvait concocter ses solutions sur un coin du comptoir! Aujourd’hui, il doit disposer d’un local séparé destiné à cet usage, appliquer des principes d’hygiène élémentaire (port du masque et des gants) et n’user que de principes actifs dûment répertoriés et analysés. Les prix, eux, n’ont pas pour autant pris l’ascenseur, même pour du sur- mesure! «Les tarifs sont réglementés pour tous les médicaments qui sont remboursés par la caisse maladie et ils n’ont pas été modifiés depuis 2005. Du coup, ils ne tiennent pas compte des nouvelles exigences de production et du surcoût que celles-ci entraînent nécessairement.»

Jean Altwegg mise donc sur la quantité – sans négliger la qualité bien sûr – pour pouvoir tirer les marrons de son investissement (environ deux millions de francs rien que pour le laboratoire) et éviter ainsi à son banquier de se faire des cheveux blancs. Cet entrepreneur est d’ailleurs convaincu que l’avenir lui donnera raison:

On va de plus en plus aller vers une médecine à la carte, avec une prise en charge et une médication des patients davantage personnalisées.

© Migros Magazine – Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Spohn