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27 octobre 2014

A table, que diable!

Toute une fourchette d'utilisations expliquées par Isabelle Kottelat

Dessin d'une fourchette avec des pieds en sabots et une queue fourchue
La fourchette a parfois suscité la méfiance.

C’est malpoli, voire provocateur de manger avec les doigts. En Afrique du Nord, c’est courant – mais pas pratique pour autant avec le couscous. Dans nos contrées, jusqu’au XVIIIe siècle, il était excentrique, même diabolique, de se servir d’une fourchette. Parce qu’elle pique? Non, parce qu’elle incite à la gourmandise, s’irritait le clergé…

Voilà belle lurette que l’ustensile est pourtant inventé. Par les Byzantins, au IVe siècle. Du maniement des pièces de viande autour du chaudron, la fourchette devient royale vers 1056. La fille de l’empereur Domenico Doukas, Théodora Doukas, se pique pour le couvert. La dame est alors l’épouse du doge de Venise et lance cette mode raffinée en Italie du nord. Uniquement pour manger les pâtes. L’anecdote ne dit pas si elle a supplanté la cuillère pour rouler les spaghettis…

La fourchette n’entre pas dans l’histoire comme un couteau dans du beurre. Méfiance, méfiance. En 1574, en France, si la fourchette à deux dents débarque dans les inventaires royaux, c’est uniquement pour manger des poires cuites. Selon la légende, Catherine de Médicis et son fils Henri l’utilisent délicatement. Mais pas témérairement, puisque c’est uniquement pour prendre les morceaux dans le plat, portés ensuite à la bouche avec les doigts.

Puis la fourchette prend son essor grâce à la fraise. Pas le fruit, la collerette blanche portée au XVIIe siècle par les grands de ce monde. Avec ses trois dents, l’outil permet de ne pas tacher le tour de cou. Mais l’usage de la fourchette reste confidentiel jusqu’au siècle des Lumières qui l’éclairera d’un jour nouveau.

Il s’agira alors surtout de savoir laquelle utiliser et où la disposer sur la table: à gauche, les pointes vers le bas, dira l’étiquette. Pour éviter que les convives ne se blessent? Que nenni, pour qu’ils admirent les armoiries de leurs hôtes, poinçonnées sur le dos de la fourchette. Sauf qu’en Angleterre, c’est le contraire.

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Konrad Beck