Archives
3 septembre 2012

A vous, chers gros mots

Enfant, l’on devait mettre un sou dans une tirelire à chaque juron. Aujourd’hui, beaucoup sont socialement acceptés et évoluent avec l’actualité.

un homme de profil avec l'illustration d'une bulle de gros mots
Aujourd’hui, les gros mots à 
caractère scatologique seraient les plus utilisés dans le langage courant. (Photo: Getty/John Molloy)

Qu’ont, en commun, la vache, le blaireau et le cochon? Utilisés à mauvais escient, ils peuvent se révéler être de farouches insultes, tout comme bouffon, biloute ou banane. Socrate, lui, utilisait plus volontiers le chien pour exprimer sa colère. «Les gros mots ont toujours existé, explique Philipp Keller, philosophe du langage à l’Université de Genève. Ce n’est pas le contenu même, comme nègre, qui pose problème, mais l’utilisation et le ton donnés.»

Si on les utilise au quotidien, ils n’ont en réalité souvent pas la fonction rebelle qu’on leur attribue. Au contraire, un juron aiderait à insister sur une émotion: «On a passé une putain de bonne soirée» est plus fort que «On a passé une bonne soirée». De même, selon une étude anglaise publiée en 2009, déclamer un chapelet de gros mots aiderait à faire passer une douleur. L’auteur de cette recherche, Richard Stephens, psychologue, fut surpris de la large palette de mots vulgaires que son épouse possédait au moment d’enfanter.

Plus tard, il répète l’expérience avec des étudiants, qui devaient tremper une main dans de l’eau glacée. Ceux qui avaient le droit de jurer ont tenu 30% (pour les hommes) et 44% (pour les femmes) plus longtemps. Une différence qui s’expliquerait par le fait que les femmes jurent moins souvent, rendant les gros mots plus efficaces.

Qu’entend-on, au juste, par gros mots? Aujourd’hui, le langage scatologique semble avoir pris le dessus dans l’esprit collectif: merde, chier. Il est talonné par le vocabulaire sexuel: putain, con (et son dérivé connard), bordel, enculé... «J’imagine que le recours aux vocabulaires scatologique et sexuel a à voir avec une transgression des normes langagières en vigueur: ces questions ne doivent pas être abordées en société», note Alain Rihs, linguiste à l’Université de Neuchâtel.

Défier les codes du comportement

La société ayant créé des tabous, notamment autour des fonctions corporelles, ceux-ci reviendraient par la fenêtre, sous forme de gros mots qui exprimeraient une marque de défi envers les codes de comportement. Ceux-ci évoluant, la notion de vulgarité de ce vocabulaire s’adapte en permanence. Pensez à la question de la xénophobie, qui a donné lieu à des «fils de ta race». «Les jurons permettent aux usagers de prendre position sans dire quelque chose qui peut être évalué pour sa vérité. Ils expriment une émotion ou un état psychologique, sans pour autant l’avoir comme message», estime Philipp Keller.

Des principes contournés verbalement

La religion a connu le même écueil. Si «le nom de Dieu ne doit pas être dit en vain», comme le rappelle Alain Rihs, les croyants – alors sous le joug sévère de leur Eglise – ont créé un vaste réservoir de jurons, subrepticement déguisés: morbleu (mort de Dieu), nom de bleu (nom de Dieu), sacrebleu (par le sacre de Dieu). Au Canada, ces interdits ont toujours lieu: qui oserait lancer un Tabernacle!, un Calisse! ou même se dire en vierge (en colère), sans risquer des regards désapprobateurs? Cependant, comme par ici, un merde ne choque presque plus, ces expressions semblent avoir perdu de leur force.

«L’on trouve des jurons de plusieurs types, sans que ce soit forcément lié à une langue», précise Patrick Morency, lui aussi linguiste à Neuchâtel. Ainsi, en anglais, les florilèges scatologique (shit), sexuel (fuck, bitch), voire religieux (god dammit) sont aussi privilégiés.

Mais ne croyez pas que vous pouvez utiliser un «Casse-toi pauvre con» dans n’importe quelle situation: en Suisse, il vous en coûtera jusqu’à nonante jours-amende, selon le code pénal, selon l’appréciation du juge. En cas d’insulte ou de blasphème, la peine passe à cent huitante jours-amende.

Des amendes pour lutter contre les vilains mots

Aux Etats-Unis, la ville de Middleborough, dans le Massachusetts, a employé les grands moyens: en cas de juron sur la voie publique, une amende de vingt dollars distribuée par la police menace les malotrus. Encore faudrait-il que les représentants des forces de l’ordre se mettent d’accord sur la définition de ce qui peut être considéré comme tel.

Auteur: Mélanie Haab