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4 janvier 2016

Abbaye d'Hauterive: à cache-cache avec la Petite Sarine

Cheminer, à deux pas de Fribourg, au gré des méandres d’une rivière qui coule entre des falaises de molasse et l’abbaye d’Hauterive… Une balade contemplative et lumineuse sur les traces des moines cisterciens.

Abbaye d’Hauterive (FR) 

L'abbaye d’Hauterive (FR)
Frère Jean-Paul
Frère Jean-Paul

Ce qui frappe lorsque Frère Jean-Paul vient à notre rencontre, c’est le contraste entre son austère tenue monastique (la tunique blanche et le scapulaire noir des moines cisterciens) et le sourire qui illumine son visage. Ce juriste de formation est entré à l’abbaye d’Hauterive en 1999, à l’âge de 29 ans.

Et il ne devrait en principe plus jamais quitter ce lieu de silence et de recueillement. Sauf pour des escapades alentour et quelques visites (il a droit à quatre jours de vacances par an) à sa famille restée au Tessin.

Son quotidien – comme celui de ses dix-sept confrères – est rythmé par la prière (sept par jour) et le travail (tâches ménagères et activités pécuniaires). «Nous menons une vie fraternelle d’ascèse et de service réciproque dans l’esprit de la règle de saint Benoît.» Cet homme ne souffre- t-il pas d’être ainsi cloîtré? «Non, parce que,

en m’appelant, le Seigneur m’a clairement fait sentir que j’étais chez moi ici, et que c’était ici que je pouvais trouver le vrai bonheur.»

Il est bientôt 11 heures. Seul un léger voile de brume s’élève encore de la Petite Sarine. Autrement, l’atmosphère est aussi fraîche que limpide. Comme notre rendez-vous avec Frère Jean-Paul est fixé entre none et vêpres (deux des sept prières qui rythment les journées de ce moine), nous avons le temps de parcourir le circuit d’Hauterive (FR) (suivre le balisage jaune), qui part de l’abbaye cistercienne du même nom pour mieux y revenir.

Le sentier grimpe le long d’une colline sur laquelle est juché l’Institut agricole de Grangeneuve. A mi-hauteur, il bifurque à gauche, direction Posieux. Nous marchons sur un épais tapis de feuilles mortes avec un plaisir régressif assumé. De délicats nuages de condensation se forment à chacune de nos expirations, même si l’effort consenti est des moindres jusqu’ici.

Les bois dans lesquels nous pénétrons semblent particulièrement paisibles et silencieux. Est-ce la proximité de ce monastère du XIIe siècle qui nous donne cette impression? Qu’importe, le sentiment est là, bien ancré dans nos esprits, fichtrement agréable aussi. Descente en pente douce vers le cours d’eau dont on commence seulement à percevoir le joyeux clapotis.

Ambiance féerique

Un champ de végétaux sauvages aux têtes blanchies par le gel cache la rivière qui s’amuse à jouer les filles de l’air… Un chemin pavé de galets se déroule sous nos pieds. La Sarine est au bout. Belle. Modeste à cet endroit, puisqu’une bonne partie de son flux est détournée via une conduite forcée pour être turbiné dans une usine hydroélectrique située en aval.

Promeneur sur le sentier le long de la rivière.
Un sentier longe la rivière dans un décor 
extraordinaire.

L’on chemine maintenant à fleur d’eau, sur un étroit sentier creusé dans une falaise de molasse. L’onde, qui éclabousse nos semelles, est couleur aigue-marine. Au-dessus de nos têtes, sur la voûte sculptée par l’homme, danse le reflet nacré des vaguelettes. L’effet produit a quelque chose de féerique.

Plus loin, assis sur une large pierre plate, les jambes pendant dans le vide, nous sortons sandwiches et thermos du sac. Les rayons du soleil réchauffent nos os par intermittence, tant ils peinent à se frayer un passage à travers l’entrelacs des branches dénudées qui nous font face. Du coup, la pause est de courte durée. Contrairement à celle de la nature qui se prolongera jusqu’au printemps, à l’image de ce lopin de terre labouré et en sommeil que nous longeons à présent.

Une poignée de maisons à l’horizon. C’est le hameau de La Tuffière. Nous le traversons pour nous retrouver sur un pont routier qui enjambe la Petite Sarine. Deux hectomètres sur ce ruban de bitume, puis nous nous enfonçons dans une forêt d’épineux. Encore une belle série de zigzags, et voilà que nous arpentons un sentier posé sur les falaises de molasse qui nous faisaient de l’ombre auparavant.

Bien campé sur une vire, un chamois nous regarde passer en mâchouillant tranquillement une brindille. A peine avons-nous quitté la réserve forestière de La Souche que nous apercevons l’abbaye d’Hauterive dans son bel écrin de verdure. Nous croisons encore une dizaine de moines en vadrouille avant d’atteindre ce sanctuaire où nous attend Frère Jean-Paul…

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens