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23 novembre 2013

Abd al Malik: «L’amour aujourd’hui est contestataire»

Rencontre avec le musicien, auteur et poète Abd al Malik à l’occasion du passage à Vevey de son spectacle autour d’Albert Camus, «L’Art et la révolte.»

Pour Abd al Malik, toute l’œuvre de 
Camus est une déclaration d’amour à l’Homme.
Pour Abd al Malik, toute l’œuvre de Camus est une déclaration d’amour à l’Homme. Photo Getty Images

Albert Camus et Abd al Malik, c’est avant tout une rencontre?

C’est une rencontre fraternelle. Et avant tout un bouleversement de vie au départ. J’ai 12 ou 13 ans, à l’école on a lu L’Etranger qui me remue, déjà. Puis il y a le vrai choc de L’Envers et l’Endroit.

Pourquoi?

Parce que tout à coup Camus devient mon frère. Comme moi, il a été élevé par une mère seule. Comme moi, il avait rencontré des enseignants qui croyaient en lui et il avait été arraché à la misère par la culture. Dans ce livre, Camus parle de la vie dans un milieu et un endroit populaires, qui ressemble à ma cité (Abd al Malik a passé son enfance à Neuhof, près de Strasbourg, ndlr.). Il parle du fait de rester fidèle aux siens. Et pas pour se ghettoïser, mais pour mieux aller vers les autres. Pour demeurer en accord avec ce que l’on est. C’est soudain comme un grand frère qui s’assied à côté de moi et qui me dit: tu veux être artiste, eh bien voilà ce que cela signifie. Voilà ce que tu dois faire, le chemin à parcourir. Et ça, c’est un vrai bouleversement.

Vous avez suivi des études de Lettres et de philo avant de chanter. Les mots avant tout?

Abd al Malik: «Les écrivains m’ont appris qu’il fallait être humain jusqu’au bout.»
Abd al Malik: «Les écrivains m’ont appris qu’il fallait être humain jusqu’au bout.» Photo AFP

J’ai fait du rap parce que j’écrivais. Les écrivains sont mes héros, ceux qui m’ont appris qu’il fallait être humain jusqu’au bout.

L’art, c’est forcément de la révolte?

Oui. Parce que même si un auteur ou poète écrit quelque chose sur la beauté de votre lac (la rencontre a lieu à Vevey, ndlr.), en fait il écrit: j’existe. Je suis vivant, je suis là, il faut compter sur mon regard. La révolte, ce n’est pas forcément être contre. C’est de dire que l’on est tout aussi important que n’importe qui sur cette planète.

Vidéo: Abd al Malik rencontre Albert Camus – L'art et la révolte. Source: Youtube.

Camus aurait eu 100 ans. Quelle partie de son œuvre vous paraît la plus contemporaine, la plus parlante aujourd’hui?

Pour moi, tout reste. Il a été quelqu’un d’à la fois très en phase avec son époque, et de décalé. J’ai le sentiment que lire Camus aujourd’hui nous apprend aussi quelque chose de notre époque. Il n’était pas en train d’ériger sa statue. Il était dans une démarche où il avait vraiment mal pour les autres. Pour de vrai.

Il l’a dit et écrit: être humain, c’est une responsabilité.

Exercer au mieux ce métier-là vaut au début du XXIe siècle comme pour hier ou demain.

A l’époque de la parution de votre livre «Qu’Allah bénisse la France», vous affirmiez vouloir désormais privilégier davantage l’amour et moins la contestation. Comme chez Camus?

Mais vous savez, en réalité, l’amour est contestataire. Aujourd’hui plus que jamais. Selon moi, la subversion de nos jours, c’est précisément être capable de dire «Je t’aime.» C’est être capable de tendre la main, à l’heure des replis identitaires et de la crispation d’une certaine Europe face aux autres cultures ou à l’immigration.

Toute l’œuvre de Camus est une déclaration d’amour à l’Homme.

Y avez-vous retrouvé de cette spiritualité, si importante chez vous?

Profondément. Il ne croit pas en Dieu, mais il est éminemment spirituel. La croyance, se réclamer de telle ou telle religion, appartient à chacun, à chaque histoire de vie. La religion, à chacun de voir selon son parcours. Mais la spiritualité, elle, est vitale. Quelqu’un qui vivrait sans spiritualité, je le vois comme un corps sans âme. C’est la lettre sans l’esprit. Camus est autant dans l’intellect, la raison, qu’il est dans l’émotion ou le sentiment.

Slameur et écrivain, Français mais revendiquant ses origines africaines, rappeur mais rassembleur: vous n’êtes pas facile à cerner.

Abd al Malik a déjà remporté quatre Victoires de la musique, en 2007, 2008, 2009 et 2011. Photo DR
Abd al Malik a déjà remporté quatre Victoires de la musique, en 2007, 2008, 2009 et 2011. Photo DR

Tout mon travail, d’une certaine manière, tourne autour de l’identité. L’identité de Camus est claire. Evidemment cela me touche, parce que cela me ressemble. Mes parents sont originaires du Congo-Brazzaville, mes racines sont africaines. C’est le continent de mes ancêtres. C’est là d’où je viens. Mais je me sens complètement Français et complètement Européen. Cette complexité n’en est pas une. Pas plus qu’il n’y a contradiction. J’essaie depuis toujours de dire qu’il ne faut y voir aucune schizophrénie. Et j’essaie de l’expliciter à travers des spectacles comme celui-ci, ainsi qu’à travers des rencontres artistiques, des disques ou des livres. Je recolle les morceaux. Et je suis un, tout en restant en connexion avec les autres.

Les extrémismes en tout genre deviennent les plus visibles et les plus bruyants. Vous êtes plutôt dans la recherche du consensus, de la main tendue, vous combattez les divisions. Difficile de se faire entendre parce que d’une certaine manière vous êtes critiqué des deux côtés (musulman, il l’est par les islamistes. Alors que les belliqueux du hip-hop le voient comme un traître à la subversion du rap, ndlr.)?

Je veux parler de ce qui rassemble. Et je croise beaucoup de gens qui pensent comme moi. Ou avec lesquels moi je peux entrer en résonance. C’est vrai, nous vivons dans un monde qui nous dit: vous êtes seul, ça ne marchera pas; vous êtes un rêveur. J’assume d’être un utopiste. C’est parce que des gens l’ont été que l’on peut parler de valeurs républicaines ou de Droits de l’Homme. Qu’importe ce que nous dit le «système». Nous sommes des êtres vivants, et la machine n’est qu’une machine. On doit se battre pour l’espoir. Et des personnalités comme Camus, justement, nous donnent le cap. Nous poussent à croire que c’est possible, qu’il faut continuer.

Les mous, finalement, ce sont ceux qui vous reprochent d’être consensuel?

Bien sûr. Comme si tenter de faire du lien, d’amener un peu d’intelligence, serait un signe de faiblesse.

Outre ce spectacle, vous avez scénarisé votre premier livre qui raconte votre histoire. Le tournage a-t-il commencé?

Oui, au Neuhof à Strasbourg, là où j’ai grandi. Nous tournons avec des jeunes du quartier entourant le comédien belge Marc Zinga, qui tient le rôle principal.

Vous créez un spectacle librement inspiré de l’œuvre de Camus, vous tournez votre premier film, vous avez écrit deux livres: une partie de votre premier public n’a-t-elle pas du mal à vous suivre?

Peut-être. Et à la limite, tant mieux. Un artiste, quelqu’un donc de forcément engagé, doit prendre des chemins de traverse et aller là où on ne l’attend pas forcément.

Auteur: Pierre Léderrey