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27 avril 2015

Accès au tabac: pas avant la majorité?

Alors que le Conseil d’Etat valaisan souhaite élever de 16 à 18 ans l’âge légal pour acheter des cigarettes, la nouvelle loi fédérale sur les produits du tabac, actuellement à l’étude, pourrait étendre la mesure au niveau national.

Des jeunes filles en train de se servir de cigarettes
Est-il trop facile pour les jeunes d'accéder au tabac? (Photo: vario images)
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Faut-il oui ou non interdire la vente de cigarettes aux mineurs? Si la plupart des cantons ont d’ores et déjà sauté le pas (en Suisse romande: Vaud, Neuchâtel, Berne et le Jura), d’autres, comme Genève, ne disposent pas encore de législation en la matière. A Fribourg, la limite d’âge est fixée à 16 ans, comme en Valais, qui envisage de l’élever à 18 dans le cadre de son programme de promotion de la santé.

Au Palais fédéral également, on se penche sur la question. Une nouvelle loi sur les produits du tabac est actuellement à l’étude, et l’interdiction de vente aux mineurs à l’échelle nationale y figure en bonne place. De même que des restrictions publicitaires (là encore, la parole est pour l’heure aux cantons) et une législation concernant les cigarettes électroniques contenant de la nicotine. Encore faut-il que ces révisions passent la rampe des nombreuses négociations avant de pouvoir entrer en vigueur, d’ici à 2019.

Du côté d’ Addiction Suisse, on espère bien que la nouvelle loi sera adoptée (voir plus bas). Car si la tendance générale affiche une baisse de la consommation de tabac dans la plupart des tranches d’âge (les tout jeunes et les adultes), le nombre de fumeurs de 15-24 ans continue quant à lui d’augmenter (passant de 33,6% à 36,1% entre 2007 et 2012).

Reste à savoir si une telle interdiction aurait un quelconque effet sur la consommation de cigarettes des mineurs. Car pour se procurer sa dose de nicotine, il est toujours possible pour un jeune d’envoyer au kiosque un copain plus âgé. Ou d’espérer que le vendeur ne lui demande pas de présenter sa carte d’identité...

«Interdire la vente aux mineurs serait un signal fort»

Portrait de Corine Kibora
Corine Kibora (photo: Roberto Ackermann)

L'experte Corine Kibora est porte-parole d’Addiction Suisse.

Le Valais envisage d’interdire la vente de cigarettes aux moins de 18 ans. Faudrait-il généraliser cette réglementation à l’ensemble de la Suisse?

Oui, c’est une question de cohérence nationale et de santé publique. D’ailleurs, la nouvelle loi sur les produits du tabac, actuellement à l’étude, propose cette mesure. Si elle est adoptée, cela permettrait d’harmoniser la règle au niveau fédéral.

Une telle mesure dissuaderait-elle vraiment les mineurs de fumer?

Elle permettrait en tout cas de donner un signal fort, d’insister sur l’idée que la cigarette n’est pas un produit d’agrément, ordinaire, et ne doit pas être mis entre les mains des ados. Cette position renforcerait les parents et les éducateurs dans leurs efforts de prévention. Cela dit, nous sommes conscients qu’une telle mesure n’empêcherait pas complètement les jeunes qui fument déjà de continuer. Mais elle constituerait une barrière pour ceux qui risquent de commencer.

Encore faut-il que les établissements appliquent la loi! Un test mené dans le canton de Vaud en 2011 a montré que dans plus de 50% des cas, des cigarettes étaient vendues à des mineurs sans contrôle de pièce d’identité.

En effet, il ne suffit pas de décréter une loi pour qu’elle soit appliquée. Le personnel de vente doit être formé. Il s’agit aussi d’effectuer des contrôles et de sanctionner les contrevenants.

Reste que les jeunes auront toujours d’autres manières de se procurer des cigarettes: avec les distributeurs automatiques, par exemple.

L’accès à ces distributeurs est moins libre qu’avant. Ils fonctionnent pour la plupart avec des jetons et reposent donc également sur du personnel de vente. De notre point de vue, il faudrait tout de même interdire ces automates.

Les jeunes s’approvisionnent aussi auprès d’amis, de connaissances…

En effet. L’interdiction de vendre des cigarettes aux moins de 18 ans doit faire partie d’un paquet de mesures. C’est en les associant que nous obtiendrons plus d’effets. Nous devons notamment être plus restrictifs quant à la publicité. La Suisse demeure un pays très libéral en la matière, et des études ont montré que le marketing du tabac vise avant tout les jeunes. Parallèlement, il est nécessaire de poursuivre les programmes de prévention.

Ne faudrait-il pas carrément interdire la consommation du tabac aux mineurs?

Non, parce que cela reviendrait à pénaliser le consommateur, à sanctionner les jeunes et à les marginaliser. L’idée est de responsabiliser les adultes.

Reconnaissons que le nombre de tout jeunes fumeurs diminue en Suisse. Comment expliquer cette tendance?

La proportion d’écoliers de 15 ans fumant tous les jours est en effet passée de 12% à 7% entre 2010 et 2014. Cela peut s’expliquer en partie par les mesures structurelles qui ont été adoptées ces dernières années, comme l’interdiction de fumer dans les lieux publics et l’augmentation des prix, qui ont contribué à dénormaliser les cigarettes. Il faut poursuivre dans cette voie.

Avec l’e-cigarette, ne risque-t-on pas de voir apparaître un nouveau type d’addiction chez les ados?

C’est encore difficile à dire, nous manquons de recul. Là encore, le marketing, le packaging, de même que le large choix d’arômes, peuvent séduire les jeunes. D’après les chiffres de 2013, il semblerait que c’est chez les 15-24 ans que l’usage de l’e-cigarette s’est le plus développé. Et si les produits achetés en Suisse sont pour l’heure dépourvus de nicotine, on peut aisément s’approvisionner en France. Une étude qualitative menée auprès des 16-24 ans par l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive (IUMSP) à Lausanne est arrivée au constat que la cigarette électronique pouvait constituer une porte d’entrée vers le tabagisme. Ces résultats demandent à être confirmés.