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1 septembre 2016

Accoucher (presque) sur mesure

Toujours davantage de structures proposent aux futures mamans en bonne santé de donner naissance de façon différente et selon leurs désirs.

Marième a fait une très bonne première expérience en maison de naissance.
Marième a fait une très bonne première expérience en maison de naissance.

Un accouchement rapide et sans douleur, et un (voire plusieurs) beau bébé: tel est le souhait de toutes les futures mamans. Mais elles sont de plus en plus nombreuses à rechercher plus d’authenticité, pour vivre ce moment intensément de A à Z.

Le succès des maisons de naissance

Première conséquence: les demandes d’accouchement en maison de naissance augmentent. On en compte dix en Suisse romande. Toutes sont axées sur la philosophie d’un suivi global de la future maman, souvent par une seule sage-femme, avant, pendant et après l’accouchement si ce dernier est physiologique, c’est-à-dire non médicalisé. Seule maîtresse à bord, la sage-femme accompagne la maman qui n’est transférée à l’hôpital qu’en cas de problème nécessitant une aide médicale. L’accouchement naturel permet ensuite un retour précoce à domicile.

Question coûts, depuis 2012, l’assurance de base prend en charge la totalité des frais lors de l’accouchement et du séjour lorsque la maison de naissance est inscrite sur la liste hospitalière de son canton. Vaud, pour sa part, a même signé une convention déchargeant de tous frais les patientes ayant choisi de donner naissance dans ces petites structures.

Protocole rigoureux

Pour le reste, chaque maison de naissance fonctionne de manière indépendante, avec ses types de soins et sa philosophie. La différence majeure: la distance par rapport à l’hôpital, puisque certaines se situent à quelques minutes en voiture, tandis que d’autres se trouvent au sein même de l’infrastructure hospitalière.

Novatrice dans ce domaine, une unité physiologique autogérée par des sages-femmes a fait son entrée dès 1992 à l’hôpital de Châtel-Saint-Denis (FR), grâce à l’impulsion du gynécologue et obstétricien Bernard Fasnacht et de la sage-femme Anne Burkhalter. «Un protocole rigoureux avait été mis en place dès le départ afin d’éviter les conflits entre sages-femmes hospitalières et indépendantes, explique cette dernière. Il y était stipulé par exemple que la sage-femme indépendante laisse toute responsabilité au service de l’hôpital, n’intervenant plus du moment qu’elle y transfère sa parturiente.

Accompagner les parturientes en maison de naissance change certes un peu la pratique, tout en rassurant: à domicile ou en maison de naissance indépendante, nous portons toute la responsabilité. Accoucher à proximité immédiate d’une maternité permet d’autres actions, par exemple si la maman se fatigue et ne supporte plus les douleurs de l’accouchement.»

La maison de naissance Aquila offre entre autres la possibilité d’un travail dans l’eau.
La maison de naissance Aquila offre entre autres la possibilité d’un travail dans l’eau.

A la fermeture de l’hôpital de Châtel-Saint-Denis, quatre maisons de naissance ont été créées en Suisse romande, dont Aquila, ouverte en 1999 à l’hôpital d’Aigle (VD). Au fil des années, cette dernière a vu le nombre de demandes s’accroître régulièrement et doit souvent en refuser. «Il y a environ 1000 naissances par année à l’hôpital d’Aigle, expliquent les sages-femmes Barblina Ley et Viera Hubik. Aquila a compté 99 entrées l’an passé et 82 accouchements, soit un taux de transfert de 20%. La majorité était due au besoin d’une péridurale, souvent lié à une progression non harmonieuse de l’accouchement.»

Les hôpitaux aussi

L’intérêt croissant des futurs parents, mais aussi le cri d’alerte de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui exige que le taux de césariennes pratiquées baisse rapidement de 30% – et même 40% selon les cliniques – à 10%, pousse également les hôpitaux à offrir des unités d’accouchement physiologique. Ainsi, l’Hôpital intercantonal de la Broye, qui favorise déjà depuis longtemps le soutien de la physiologie dans ses prises en charge, a ouvert un espace physiologique de naissance en 2013. Cet espace se trouve dans le service de maternité, indépendant des salles d’accouchement «standards».

Les mamans intéressées y sont suivies par les sages-femmes de l’hôpital ou des sages-femmes indépendantes agréées par l’hôpital. «80 nouveau-nés y ont été accueillis l’an passé, soit environ 13% des naissances, explique Sybile Empis de Vendin, sage-femme cheffe de la maternité. Mais ce n’est que lorsque la grossesse est harmonieuse et que le bébé ne présente pas de pathologie qu’on accepte les futures mamans dans cet espace.»

Dernière structure hospitalière en date à s’être lancée dans l’offre physiologique: le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne, qui, après cinq ans de réflexion, annonce l’ouverture de cinq chambres en 2018.

«Le projet a été freiné par le manque de place, explique Lauretta Monney, sage-femme cheffe de l’Unité de soins de la maternité. L’unité sera juste à côté de la salle d’accouchement, dans la maternité. Elle devrait permettre jusqu’à 1000 naissances par an.» Le lieu bénéficiera de sa propre équipe de sages-femmes, employées par l’hôpital mais seules responsables de l’accouchement et des décisions de transfert, ainsi que de moyens physiologiques spécifiques destinés à atténuer les douleurs de l’accouchement, comme l’acupuncture, l’hypnose, l’aromathérapie et l’administration de protoxyde d’azote (gaz hilarant).

«De nombreuses études ont prouvé qu’un accouchement après une grossesse physiologique qui se déroule avec une sage-femme en toute confiance, au rythme de la future maman et sans intervention médicale, limite grandement les complications, remarque l’homme sage-femme Adrien Bruno. Cela permet aux suivis des grossesses et des accouchements extrahospitaliers d’être mieux perçus et acceptés.» Les sages-femmes de la salle d’accouchement favorisent, elles, déjà depuis longtemps certaines approches physiologiques, avec par exemple la possibilité de déambuler, de choisir certaines positions d’accouchement et d’avoir un contact peau contre peau avec son bébé.

Anticiper, mais pas trop

Ces développements réjouissent Barblina Ley et Viera Hubik, qui estiment que «cette évolution permettra à plus de couples de vivre leur accouchement de façon plus naturelle». Lauretta Monney et Adrien Bruno recommandent à tous les futurs parents de réfléchir dès le début de la grossesse et de mettre sur papier leurs envies et attentes, voir de préparer un plan de naissance. Cela permettra ensuite aux sages-femmes ou à l’équipe hospitalière d’agir au mieux. «Mais il peut y avoir des surprises à tout moment, que ce soit avec la maman ou avec le bébé, qui risquent de déjouer tous les plans!» rappelle Sybile Empis de Vendin.

Témoignage

Sarah, deux enfants de 6 et 1 ans, nés à la maison de naissance Aquila (le premier transféré après l’accouchement).

Sarah a vécu deux expériences d’accouchement très différentes dans une maison de naissance.
Sarah a vécu deux expériences d’accouchement très différentes dans une maison de naissance.

«Dès l’enfance, j’ai toujours été récalcitrante à l’idée de fréquenter l’hôpital, malgré un père médecin et une mère infirmière. Pour mon premier accouchement, je cherchais surtout un encadrement personnalisé, ayant le besoin impératif d’être entourée par des personnes connues pendant ce moment si intime. J’ai choisi Aquila du fait de son statut de maison de naissance intrahospitalière.

La naissance de notre premier enfant a été extrêmement longue, mais tout s’est bien passé. Quelques heures plus tard, le pédiatre est venu à la maison de naissance effectuer les tests habituels et, trouvant que notre fils respirait un peu difficilement, il a souhaité qu’il reste en observation à l’hôpital. Nous sommes donc montés au service de néonatologie et là, tout a changé! L’équipe a agi dans l’urgence, posant une perfusion sur notre bébé, lui prescrivant des antibiotiques, puis le mettant en couveuse. Je n’ai pas pu l’allaiter les premiers jours. Sur le moment, j’ai perçu ces actes médicaux comme trop invasifs et j’ai eu du mal à me remettre de ce début «manqué», vécu comme un échec malgré l’issue positive de l’événement.

Cette histoire m’a tellement hantée que j’en ai finalement fait mon sujet de mémoire de maîtrise en anthropologie, en analysant la notion de choix liée à l’accouchement. Ce travail m’a guérie, en me permettant de rencontrer d’autres femmes qui avaient vécu des expériences semblables, et de mieux comprendre comment s’articulent les différents systèmes de naissance en Suisse romande. Le second accouchement, très rapide et qui s’est aussi déroulé à Aquila, s’est ensuite magnifiquement bien passé, c’était le rêve.

Ce que je trouve dommage, c’est le fait que ces deux visions de l’accouchement, physiologique et médicale, se côtoient sans vraiment se comprendre. Ces deux systèmes donnent l’impression d’être en concurrence, alors qu’ils se complètent et que tous les professionnels travaillent dans le même but. On devrait accorder plus de soin à l’accompagnement des parents en cas de complication, et ce, autant du côté de la maison de naissance que de celui de l’hôpital.»

Témoignage

«Cette expérience m’a donné envie de devenir doula»

Elena, trois enfants de 17, 15 et 10 ans, le premier né par césarienne, le second à la maison de naissance intégrée Aquila, à Aigle (VD) et le troisième à domicile.

Donner naissance hors du circuit médical classique a réveillé une vraie vocation chez Elena.
Donner naissance hors du circuit médical classique a réveillé une vraie vocation chez Elena

«Le médecin qui m’a aidée à accoucher de mon premier enfant s’était blessé le jour d’avant. Je pense qu’il n’avait pas trop envie de faire un accouchement en béquilles, on pourrait imaginer que cela a contribué à la décision de faire une césarienne. Ce n’est qu’après coup que j’ai commencé à avoir des doutes sur le bien-fondé de cette opération (il y avait eu 100% de césariennes dans la clinique lors de mon séjour!). Je l’avais pourtant assez bien acceptée, mais j’ai mal vécu le fait que cela aurait pu être différent pour mon bébé et moi. Et j’ai ensuite eu mal au dos durant cinq ans à cause de la rachianesthésie.

Au début de ma seconde grossesse, les souvenirs de la première me stressaient encore. Ma mère avait accouché naturellement quatre fois et je savais que mon corps était capable de donner naissance de la même manière. Au 7e mois, j’ai contacté une sage-femme et ai eu la chance qu’elle accepte encore de me suivre. Du fait que mon dossier médical prêtait à confusion, elle m’a conseillé d’accoucher à Aquila, de manière à bénéficier si nécessaire de la proximité de l’hôpital.

Mon accouchement a été incroyable, j’en ai été maîtresse du début à la fin, à mon rythme et dans les positions que je désirais, sans être interrompue. Je pensais que cela allait faire plus mal, prendre plus de temps. C’est clair que c’est un effort, que c’est dur et que cela fait parfois mal, mais cela donne aussi une impression de toute-puissance, on se dit que si on a réussi ça, on peut ensuite tout faire. J’étais tellement fière de moi! En accouchant naturellement, on se remet très vite. Ce n’est pas comme lors d’un accouchement médicalisé, où on ajoute, on ajoute et où ce qui est censé nous aider peut aussi nous nuire. Pour quelque chose de si naturel, on a perdu de vue l’essence du processus en soi.

Pour ma part, l’accouchement en maison de naissance a tout changé, au point que le troisième a eu lieu chez moi. Mais le chemin de chaque femme est bien spécifique et chacune doit choisir son lieu d’accouchement selon ce qu’elle ressent dans ses tripes. Mais il faut avoir une bonne notion des différentes prises en charge possibles pour choisir en toute connaissance de cause.

Cette expérience m’a donné envie de devenir doula, comme ma tante qui exerce cette fonction depuis quarante-cinq ans. C’est une passion, un plaisir de chaque instant, et j’adore pouvoir partager ces moments avec tous ces futurs parents!»

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Laurent de Senarclens