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21 novembre 2016

Accro aux mots

Le Vaudois Hugo Delafontaine, 27 ans, vient d’être sacré pour la troisième fois champion du monde de scrabble francophone. Son secret? Un gros travail de mémorisation, entamé à l’âge de 8 ans déjà.

Hugo Delafontaine tient un collier fait de lettres de Scrabble
Les atouts d’Hugo Delafontaine au scrabble? Un esprit matheux et une mémoire phénoménale.

Cent cinquante mille mots. C’est à peu près ce qu’a mémorisé Hugo Delafontaine, champion du monde de scrabble francophone pour la troisième fois.

Il y a à peu près 65 000 entrées dans le dictionnaire, mais je ne les connais pas toutes, car les mots au-delà de neuf lettres sont peu fréquents dans le jeu,

dévoile le jeune Echichanais de 27 ans. Toutefois, avec les féminins, les pluriels et les conjugaisons et en prenant en compte tout ce qui est jouable au scrabble, oui, je connais à peu près ce nombre de mots, je pense.»

Sacré champion du monde à Agadir en juillet dernier, ce passionné de lettres et de chiffres explique avoir gagné cette année grâce à quelques «jolis coups», dont la trouvaille du mot «swazie», avec un «z» joker.

Mais celui dont il est le plus fier, c’est celui qui lui a permis de remporter son deuxième titre, en 2014: «C’était un coup vraiment incroyable! Le tirage était assez moche, avec un «q» et un «z», mais j’avais déjà trouvé une solution plutôt bonne. En regardant la grille, j’ai vu qu’il y avait encore un «u», un «e» et un «a» déjà placés. En m’appuyant sur ces lettres, je pouvais faire «squeezait», en utilisant six des sept lettres.

Là, on a le cœur qui bat soudain plus fort, et on sait que le mot qu’on a trouvé va faire la différence.»

Des listes d’anagrammes

Ces géniales trouvailles, Hugo Delafontaine ne les doit pas au hasard, mais à un «gros travail de fond», commencé à l’âge de 8 ans déjà. «C’est grâce à mon frère aîné que s’est produit le déclic: il aimait les mots, et s’était inscrit à un cours de scrabble donné dans le cadre de Passeport Vacances quand il avait 11 ans. La dame responsable du club de la Blécherette trouvait qu’il se débrouillait bien et lui a proposé de s’inscrire.

Et moi, j’ai suivi! Mais je n’étais pas bon tout de suite: j’ai dû prendre le temps de stocker un certain nombre de mots utiles, surtout ceux de deux à cinq lettres, avec des lettres chères.»

Sa méthode? «Petit, j’avais beaucoup de carnets où je notais des listes d’anagrammes, que j’apprenais tout le temps. J’ai toujours vu ça comme un jeu, mais en voulant sans cesse m’améliorer.»

Plus grand, il utilise des logiciels pour reconstituer des mots à l’aide de lettres données dans le désordre.

C’est impressionnant comme je me rappelle bien tous les mots appris lorsque j’étais enfant.

Actuellement, j’avoue ne plus beaucoup m’exercer, même si j’effectue un petit rafraîchissement avant chaque championnat.»

Il faut dire qu’il a la chance, non seulement d’être «plutôt matheux», «ce qui aide beaucoup pour optimiser les grilles et trier très vite les mots intéressants des inutiles», mais aussi de pouvoir compter sur une mémoire phénoménale, lui qui est capable de citer précisément les mots joués lors de tournois passés.

C’est vrai qu’on peut souvent parler entre nous des détails d’une partie qu’on a jouée il y a dix ans, par exemple. On est un peu des ovnis…»,

remarque en riant celui qui peut se targuer de détenir le record du plus jeune champion national de scrabble – un titre remporté en 2002, à 14 ans.

Un adversaire inattendu

Après avoir participé très régulièrement à des tournois ces dernières années, le jeune homme a toutefois dû espacer ses rendez-vous devant les grilles: depuis le mois d’août, il enseigne l’économie au Gymnase du Bugnon, à Lausanne. «C’est une sorte de compromis entre les sciences humaines et quelque chose de plus matheux, remarque-t-il. J’aime beaucoup enseigner, et cette première année au Bugnon est très importante pour moi.»

En parallèle, il fait partie du comité de la Fédération suisse de scrabble, et contribuera à l’organisation du prochain championnat du monde: «Ce sera un moment fort! Il aura lieu à Martigny en août 2017, et je serai responsable des jeunes, suisses ainsi qu’étrangers. Mais je jouerai aussi le tournoi principal.»

Sait-il par hasard quel est le mot le plus souvent joué en compétition? «Ewe, qui est le nom d’un peuple africain.

Mais nous ne connaissons pas forcément la signification de tous les mots que nous utilisons! D’ailleurs, le joueur qui a remporté la troisième place cette année est néo-zélandais et ne parle pas un mot de français.

Il a appris par cœur tous les mots du dictionnaire, et je pense qu’il sera à nouveau un adversaire dangereux, s’il revient l’an prochain.» 

Texte: Migros Magazine | Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Mathieu Rod