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27 avril 2015

Accros à Paléo

Le fameux festival fête cette édition ses quarante ans. Pour vous aider à patienter jusqu’au 20 juillet, voici trois portraits de bénévoles de très longue date.

Didier Sandoz en pleine jam d'Air Guitar
Didier Sandoz, 43 ans, dont vingt-sept de Paléo, en pleine jam d'Air Guitar.

On entre dans l’organisation du Paléo Festival de Nyon comme on entre en religion. Ou plutôt comme on pénètre dans une famille. Trois bénévoles des premières notes nous racontent cette longue histoire d’amour qui perdure malgré l’âge. Le leur et celui de la manifestation. De quoi, peut-être, mieux comprendre ce «miracle Paléo» qui se reproduit chaque été depuis désormais quatre décennies.

Un esprit d’intimité malgré le succès

L’affiche de la première édition du festival
L’affiche de la première édition d’un festival qui se révélera fort prometteur...

Malgré le gigantisme du terrain de l’Asse et de ses sept scènes, un budget désormais à huit chiffres, quelques dizaines de salariés à plein temps préparant toute l’année ces quelques jours de musique et de rencontres encadrés par près de 5000 bénévoles, et la difficulté croissante de signer avec des têtes d’affiche fédératrices, le plus grand événement musical en plein air de Suisse a conservé l’essentiel des valeurs du petit rendez-vous folk né en 1976 du rêve de Jacques Monnier et de Daniel Rossellat du côté de la vieille salle communale de Nyon. A l’époque, on recensait quelque 1800 spectateurs contre les 230 000 dénombrés à l’heure actuelle.

Didier Sandoz, 43 ans, dont vingt-sept de Paléo

«N’en déplaise à plein de ronchons, nostalgiques ou jaloux, à mes yeux, Paléo, c’est toujours beau!» Cette déclaration d’amour, le rédacteur en chef adjoint de La Côte l’a lancée sur Facebook quelques jours avant l’annonce du programme de cette 40e édition, forcément pas tout à fait comme les autres. «Pour moi, explique le journaliste de 43 ans, la liste des artistes compte finalement assez peu. Ce festival est devenu un peu mon jardin, je m’y sens comme chez moi.»

Au milieu des années 80, un adolescent de la région nyonnaise était tôt ou tard attiré comme un aimant à Colovray. «En 1986, Indochine venait jouer. Il y avait aussi Nina Hagen. J’ai découvert avec passion une sorte d’univers parallèle, et c’est la seule année où je n’y ai été qu’un seul soir.» En 1988, il prend l’abonnement et n’a jamais arrêté depuis. «En 1989, j’ai travaillé pour la première fois comme bénévole à la construction. Moi qui ne suis absolument pas bricoleur, ça m’a appris plein de choses. D’ailleurs,

je dis souvent que je n’ai peut-être pas fait mon armée, mais que je fais Paléo.»

C’étaient aussi les années indécises, loin de la notoriété actuelle, où le moindre coup du sort pouvait tout arrêter. «On allait régulièrement demander de l’aide à droite et à gauche dans la région mais nous étions beaucoup moins bien reçus que quelques années plus tard. On se sentait un peu comme des pirates.»

En 1990, le déménagement sur le terrain actuel de l’Asse coûte plus cher que prévu, menaçant à nouveau la survie du festival. Didier Sandoz travaille aux constructions durant quelques éditions puis revient, après une petite pause côté bénévolat, pour rédiger les fiches des artistes. «Je m’étais constitué une jolie base de données. Aujourd’hui, avec internet, tout paraît simple, mais à l’époque, archiver et aller chercher l’information n’étaient pas une mince affaire.» Puis ce sera le site internet jusqu’en 2003, avec la responsabilité du «live» avec un travail de terrain et une mise en ligne immédiate.

«Mon fils aura 13 ans, et autant d’années de Paléo. Il est quasiment né là. C’est un peu pareil pour ma fille de 15 ans, qui hésite désormais à venir y travailler.» A-t-il songé à arrêter? «J’aime toujours autant ça. Evidemment, ça a perdu pas mal du côté rebelle des débuts, quand on menaçait de rentrer chez nous lorsqu’il était question d’appeler l’armée pour nous aider à faire face aux intempéries.» Côté professionnel, cette fréquentation assidue aura permis au journaliste de se créer un vaste réseau local, ce dont il se félicite au quotidien.

Ariane Vial Nyon, 56 ans, dont trente de Paléo

Ariane Vial en train de chanter dans un micro
Ariane Vial

«J’ai du mal à compter mes badges. Mon histoire avec Paléo a commencé il y a si longtemps…» Pure Nyonnaise, Ariane Vial était alors membre du club de natation local, qui avait un bar à bières sur l’ancien terrain de Colovray, au bord du lac Léman. «Je me suis tout naturellement jointe à l’équipe. C’était encore un festival très local et tout le monde se connaissait. Evidemment, à l’heure actuelle, avec près de 5000 bénévoles, c’est très différent.»

Ariane fait désormais partie des anciens, entourée d’enthousiastes qui ont parfois l’âge d’être ses enfants, voire ses petits-enfants. «Ma fille, qui a 27 ans, travaille avec moi au bar. Et comme moi, elle est sur l’Asse comme à la maison. D’ailleurs, elle est pratiquement née sur le terrain.

Les générations se mélangent très naturellement autour de cet esprit particulier, que j’aurais du mal à définir, mais qui est bien présent.»

Depuis plus de vingt ans, Ariane Vial est ainsi responsable du bar à champagne, qu’elle a repris d’un collaborateur bénévole qui a aujourd’hui 68 ans, et qui est toujours là. «A mes débuts, nous tournions avec 14 personnes. Nous serons 31 cette année. Il faudra bien ça pour assurer la soirée supplémentaire du 40e.»

Désormais directrice d’une fiduciaire, celle que tout le bar appelle tendrement «la cheffe» peut compter sur une équipe soudée, qui tient davantage de la famille que de collaborateurs.

Ne parlez pas de routine à Ariane: elle a beau être une femme d’affaires accomplie, chaque édition du Paléo se présente comme un nouveau challenge où il s’agit «d’innover et de faire encore mieux que la précédente. C’est sans doute ce qui explique que je n’ai jamais vraiment songé à arrêter. Et que pour moi comme pour beaucoup, le lundi suivant représente assurément le pire jour de l’année.»

Catherine Barut, 56 ans, dont vingt-cinq de Paléo

Catherine Barut en train de lever les bras comme si elle était sur scène ou dans les rangs du public.
Catherine Barut

«J’allais à Colovray, bien sûr, mais ma véritable histoire d’amour avec Paléo a commencé lorsque je suis entrée dans l’organisation l’année du déménagement sur l’Asse, en 1991.» Une copine d’enfance, qui s’occupe du marketing de la manifestation, lui parle d’une petite roulotte avec quelques articles griffés dont elle lui propose de s’occuper. «C'est ainsi que j'ai vendu des t-shirts juste à côté du chapiteau.»

Aujourd’hui, il existe plusieurs boutiques Paléo. «Après être passée par la Terrasse au Village du Monde, on m’a proposé de prendre la responsabilité de celle de l’Orient. J’étais d’accord si je pouvais y aller avec mon équipe.» 17 personnes qui répondent toutes à l’appel année après année.

Il y a bien un petit nouveau tous les deux ou trois ans, mais il fait vite partie de la famille.»

Infirmière scolaire, Catherine Barut est aussi maman de trois grands enfants entre 30 et 25 ans. «Avec l’aîné, je faisais comme les copines et il dormait souvent à l’arrière du stand, au milieu des cartons de t-shirts.

Catherine Barut est deux fois grand-maman. Comment vit-elle de croiser des jeunes bénévoles d’une tout autre génération? «Très bien. Tout le monde attrape l’esprit Paléo et fait son job aussi bien que possible. Lors d’un violent orage de grêle, j’avais précipitamment quitté la grande scène pour mettre le matériel à l’abri. Sans se concerter, les autres avaient fait pareil et on s’est tous retrouvés devant le stand. Voilà la meilleure définition que je puisse donner de cet esprit.»

«Evidemment que je me suis déjà dit que cette année serait la dernière. Avec les années, je ressens davantage la fatigue. Je sais que je ne pourrais pas vivre une telle semaine dans un autre contexte. C’est une semaine où je déborde d’une énergie incroyable. Mais lorsque c’est fini, je dors pendant vingt heures.»

Petit lexique du festivalier

Ben Harper & The Innocent Criminals: l’histoire d’amour entre le musicien américain et le Paléo date de 1994 et d’une apparition marquante sous le petit Club Tent. Depuis lors, le troubadour, auteur, compositeur, interprète, guitariste, chanteur a multiplié avec talent les influences (blues, gospel, rock, funk, reggae) et les groupes (Blind Boys of Alabama, Relentless Seven). Pointure internationale, il revient pour la 6e fois sur l’Asse (un record), reformant au passage son premier band de légende, The Innocent Criminals. (jeudi 23.07)

Benjamin Clementine: Jacques Monnier, l’éternel programmateur du Paléo, fait de ce storyteller anglais aux origines ghanéennes l’un de ses principaux jokers de cette édition anniversaire. Découvert dans le métro parisien, sa partition mélodique fascinante piano-voix a déjà fait le tour du monde avec son premier disque Cornerstone, décrochant au passage le prix de la révélation 2015 aux dernières Victoires de la musique (lundi 20.07)

Billets: eh oui, comme chaque année, c’est complet. En moins d’une heure: le record de deux heures, datant de 2009, est pulvérisé. Mais, chaque jour, 1500 billets sont mis en vente sur TicketCorner et www.paleo.ch dès 9 heures (système print-at-home). Pas de vente officielle sur place. Pour contrer le marché noir, une bourse aux billets démarre le 6 mai à midi sur le site du festival.

Charlie Winston: il paraît que l’artiste britannique délaisse quelque peu son célèbre chapeau, signe d’un virage un peu plus pop-rock et électro et un peu moins folk sur son dernier album. Son histoire d’amour avec la francophonie s’est aussi construite avec une volonté de renouvellement constant. Sur scène, sa bonne humeur s’avère aussi irrésistible que ses balades (samedi 25.07).

Chiffres: 40 ans, ça commence à compter et ils donnent le vertige. A ce jour: près de 3000 artistes pour plus de 4000 concerts et spectacles, 25 000 collaborateurs et 57 000 000 spectateurs largement conquis, venant à 22% d’en dehors des cantons de Vaud et Genève. Budget 2015: 27,5 millions de francs. Deux tiers des artistes se produisent pour la première fois, 55% proviennent de l’espace francophone.

David Guetta aux platines.
David Guetta aux platines.

David Guetta: le remixeur star, figure de la nuit parisienne, est à l’électro internationale ce que Johnny est au rock français: incontournable. De quoi transformer la grande scène en dancefloor géant (dimanche 26.07)?

Découvertes: évoquons la révélation du rock belge Triggerfinger (mardi 21.07) ou encore Passenger (mercredi 22.07), qui a triomphé l’an dernier au Montreux Jazz Festival.

Duck Duck Grey Duck: avec 22 artistes ou groupes invités, la programmation suisse de cette édition anniversaire s’avère particulièrement riche, au point qu’elle fut annoncée en avant-première. Parmi les Explosion de Caca et autre Hell’s Kitchen, on ira s’immerger dans le nouveau combo du guitariste-chanteur de Mama Rosin, Robin Girod. Entre surf-garage west coast et psycho soul, le trio genevois pourrait bien donner aux «bords» du Léman des airs de côte californienne (jeudi 23.07).

Etienne Daho: plus personne n’ose se moquer du dandy français. Quant à ceux qui le snobaient il y a plus de trente ans, ils font mine de l’avoir oublié depuis que le Rennais est devenu l’incontournable figure de proue de la pop française. Les jeunes amateurs d’électro l’adorent, tout comme les amateurs de chansons à texte; et son dernier et dixième album est sans doute l’un de ses meilleurs (dimanche 26.07).

Gary Clark Jr: bien sûr, on vous a déjà fait le coup de l’avenir du blues. Mais force est de reconnaître que les riffs du guitariste d’Austin invoquent autant le fantôme de Stevie Ray Vaughan que l’ombre tutélaire de Jimi Hendrix. Eric Clapton lui-même ne s’y est pas trompé, le prenant sous son aile alors qu’il n’avait que 26 ans. Et en matière de guitare, on aurait tendance à lui faire confiance, non (jeudi 23.07)?

Joan Baez: Paléo compte bien souffler ses 40 bougies en compagnie de quelques légendes: Sting (mercredi 22.07), Robert Plant et son rock fusion expérimental (samedi 25.07), et le même soir, Patti Smith, qui jouera l’intégralité de son album légendaire Horses, sorti il y a lui aussi quarante ans. Et puis Joan Baez (également le samedi 25.07), la légende folk, qui écrivit à un petit festival nyonnais en 1982 pour demander si elle pouvait venir. Un peu plus de trente ans plus tard, cette grande dame du protest song revient en icône absolue, n’ayant rien renié de sa flamme et de ses idéaux.

Village du Monde: pari osé et donc passionnant que d’inviter sur la scène du Dôme la musique d’Extrême-Orient. Du traditionnel, bien sûr, mais le focus «est comme toujours surtout mis sur la manière dont la jeune générations s’approprie et fait évoluer son patrimoine artistique», explique Jacques Monnier. Mention spéciale pour l’étonnant chant diphonique du groupe Huun-Huur-Tu (dimanche 26.07), ainsi que pour la guimbarde magique du chinois Wang Li (mercredi 22.07).

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Guillaume Mégevand