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23 avril 2012

Adulte toi-même!

Si, dans la tête des enfants, la notion de «grandes personnes» est assez bien définie, il n’en est pas de même dans celle des principaux intéressés. Nombreux sont les adultes à ne pas (vouloir) se considérer comme tels. Explications et témoignages de personnalités romandes sur leur passage à la maturité.

Jeune femme poussant un ami sur un fauteuil à roulettes
A quel moment peut-on se 
considérer comme un adulte? Les avis divergent… (Photo: Keystone/Image source)

Plus tard, je voudrais être chef d’orchestre, trapéziste, artiste de music-hall, n’importe quoi, mais pas adulte.» Ce trait d’humour du comédien François Morel (rappelez-vous les Deschiens sur Canal+) trouvera sûrement résonance dans bon nombre d’esprits... A l’heure des Tanguy, du complexe de Peter Pan et des adulescents, la dénomination d’adulte suscite parfois un réflexe de révulsion, même – et surtout – parmi ceux qui sont considérés par la société comme des «grandes personnes». Moi, un adulte? Surtout pas! Si c’est pour finir comme les personnages sans âme et sans fantaisie que rencontre le Petit Prince de Saint-Exupéry, non merci...

Et puis d’abord, c’est quoi, un adulte? Comme le souligne la journaliste française Pomme Larmoyer dans son livre Devenir adulte. Pour être (enfin) libre, si vous posez la question à votre entourage, «vous récolterez sans doute autant de définitions qu’il y a d’interlocuteurs». Atteint-on ce stade lorsque l’on quitte le foyer parental? Lorsque l’on termine ses études et que l’on gagne enfin sa vie? Lorsque l’on fonde soi-même une famille?

Des étapes assez bien définies

«Dans les années 50 ou 60, ces étapes se succédaient, entre 20 et 25 ans, pour aboutir presque systématiquement au stade ultime, la naissance du premier enfant. On était alors considéré comme adulte», explique le démographe Jean-Marie Le Goff, qui enseigne au Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités de l’Université de Lausanne.

«Aujourd’hui, nous assistons à une désynchronisation de ces événements, il s’écoule davantage de temps entre chaque étape et elles ne sont plus autant standardisées qu’auparavant: certains d’entre nous vivent en couple un temps, reviennent quelques mois chez leurs parents, avant de finalement se marier. Et nous n’avons pas tous des enfants...» Quant au contexte socio-économique, il ne favorise guère l’envol vers l’indépendance financière. Voilà qui explique également, en partie du moins, notre réticence à devenir grand...

Privés d’un modèle clair, c’est donc à nous de tracer notre propre voie vers l’âge adulte. Y parvient-on jamais? Pas complètement, écrit Pomme Larmoyer: «Voilà tout le mystère. On s’attendait à y arriver un jour, comme on passe la ligne blanche à la fin d’une course, et on découvre le caractère mouvant, évolutif et intermittent de ce statut.»

Finalement, l’adulte n’existerait-il réellement que dans le regard des enfants? Car ce sont encore eux qui ébauchent les définitions les plus tranchées...

Et eux, comment se sentent-ils?

Cinq personnalités romandes racontent comment elles ont vécu le passage à la maturité, à travers trois questions:

1) Vous sentez-vous adulte?

2) Depuis quand? Y a-t-il eu un élément déclencheur ou était-ce progressif?

3) Quand vous étiez enfant, qu’est-ce que cela représentait pour vous d’être un adulte?

Mathias Reynard: «Ceux qui me connaissent savent que j’ai gardé une âme d’enfant.» (Photo: Keystone/Gaetan Bally)
Mathias Reynard: «Ceux qui me connaissent savent que j’ai gardé une âme d’enfant.» (Photo: Keystone/Gaetan Bally)

Mathias Reynard: «La politique m’a aidé à grandir et m’a construit»

Conseiller national et enseignant, 24 ans

1) Dire le contraire à 24 ans serait plutôt étrange. J’ai une situation indépendante depuis quelques années et je gagne ma vie. Les responsabilités politiques nécessitent sans doute aussi une certaine maturité assez rapidement. Depuis l’âge de 16 ans, je m’engage activement dans ma région et mon canton. La politique est un espace où l’on côtoie surtout des personnes plus âgées. Cela m’a sans doute aidé à grandir et m’a construit. Par contre, ceux qui me connaissent savent que j’ai gardé une âme d’enfant. Le sérieux ne me va pas trop longtemps.

2) J’imagine que ce sentiment s’installe peu à peu, progressivement. Toutefois, mon départ du foyer familial pour commencer mes études universitaires à Lausanne a sans doute été un moment important. Dès lors commençait une période d’indépendance, avec davantage de droits, mais de devoirs aussi.

3) D’un côté quelque chose d’attirant pour toutes les libertés et droits qu’un adulte possède par rapport à un enfant. Mais aussi quelque chose de triste et austère pour le sérieux de cet âge où l’on oublie les valeurs simples de l’enfance. Je n’ai pas vraiment changé d’avis.

Manuella Maury: «Etre adulte, c’est peut-être être capable d’aimer vraiment.» (Photo: RTS/Kearney Anne)
Manuella Maury: «Etre adulte, c’est peut-être être capable d’aimer vraiment.» (Photo: RTS/Kearney Anne)

Manuella Maury: «Il s’agit plutôt de me glisser dans un rôle d’adulte»

Journaliste et présentatrice à la RTS, 41 ans

1) Je me souviens de ma grand-mère maternelle me disant: «Tu n’es pas encore sèche derrière les oreilles, comment peux-tu dire que tu es amoureuse?» J’avais 16 ans, je lui parlais de mon premier amour. J’avais trouvé cela profondément injuste. Et si elle avait raison, dans le fond? Etre adulte, c’est peut-être être capable d’aimer vraiment. Sans peur. Il m’arrive donc, parfois, de me sentir adulte. Parfois.

2) J’ai eu des soubresauts allant dans ce sens quand j’ai réussi mon permis de conduire, quand j’ai déposé toute seule ma garantie bancaire pour mon appartement ou encore quand je paie mes factures à la fin du mois. Mais il s’agit plutôt de me glisser dans un rôle dit «d’adulte». En dehors de ces moments, je ne me sens absolument pas différente que lorsque je dépendais financièrement de mes parents. Je me nourris toujours d’utopies et je ne crois pas avoir encore goûté au cynisme, à l’aigreur ou à la désillusion.

3) J’ai grandi dans un bistro de village. Un adulte, c’était quelqu’un qui pouvait boire de l’alcool et qui avait le droit d’être drôle, tendre, vulgaire, méchant, sincère ou stupide à ce moment-là.

Henri Dès: «Lorsque je chante pour les enfants, je me sens très adulte.» (Photo: Daniel Balmat)
Henri Dès: «Lorsque je chante pour les enfants, je me sens très adulte.» (Photo: Daniel Balmat)

Henri Dès: «Pour moi, être adulte, c’est faire preuve de bon sens»

Chanteur, 71 ans, 2 enfants, 4 petits-enfants

1) Oui, quand même. Je me considère comme quelqu’un de responsable, de pragmatique. Pour moi, c’est cela être adulte: faire preuve de bon sens. Cela dit, c’est aussi agréable de retrouver son âme de gamin de temps en temps! Nous avons tous besoin de cette légèreté pour trancher avec les épisode parfois pesants de la vie. En revanche, lorsque je chante pour les enfants, je me sens très adulte: c’est en tant que tel que j’essaie de mieux comprendre leur monde.

2) Je me rappelle un événement durant lequel, pour la première fois, j’ai eu l’impression qu’on me prenait pour un adulte. C’était au service militaire, lorsqu’on m’a mis un fusil entre les mains: on m’estimait assez mûr pour porter cette arme de guerre. Sinon, c’est venu assez progressivement. Quand je me suis marié, par exemple, j’ai dû annoncer à ma mère que je quittais le foyer: pour elle, c’était dramatique. C’est une situation que j’ai vraiment dû affronter. Et c’est cela aussi, devenir adulte.

3) Difficile à dire. Quand on est enfant, un jeune de 25 ans, c’est déjà un vieux.

Karim Slama: «Parfois, face à mes enfants, je me donne l’impression d’être un vieux con.» (Photo: Florian Cella)
Karim Slama: «Parfois, face à mes enfants, je me donne l’impression d’être un vieux con.» (Photo: Florian Cella)

Karim Slama: «Je me vois beaucoup plus jeune que je ne le suis...»

Humoriste, 36 ans, 3 enfants

1) Pas toujours. Quand je suis plongé dans des tâches administratives, je me sens très adulte. Et parfois, face à mes enfants, je me donne même l’impression d’être un vieux con. Par contre, sur scène, je retombe en enfance. La plupart du temps, je me vois beaucoup plus jeune que je ne le suis. Je me sens très proche des ados et quand on me parle de gens dans la quarantaine. C’est seulement quand ma sciatique se réveille que je me rappelle mon âge...

2) J’ai vécu déjà très jeune des moments où je me sentais adulte. J’étais entrepreneur dans l’âme: j’étais souvent président de classe à l’école et je faisais partie du Parlement des jeunes. C’est en accrochant ces petits boulets de responsabilité que l’on grandit. D’ailleurs, pour moi, la notion d’adulte est indissociable de celle de responsabilité.

3) Un adulte, c’était quelqu’un qui jouissait d’une grande liberté: celle de dépenser son argent comme il l’entendait, de manger tous les jours au resto, de partir en vacances. Je ne voyais pas du tout les obligations qui y étaient rattachées.

Sylviane Roche: «Comme tout le monde, je crie «Maman!» quand j’ai peur.» (Photo: Mathieu Rod)
Sylviane Roche: «Comme tout le monde, je crie «Maman!» quand j’ai peur.» (Photo: Mathieu Rod)

Sylviane Roche: «Je ne serai jamais vraiment adulte»

Chroniqueuse et écrivain, 62 ans, 2 enfants, 4 petits-enfants

1) Je me sens parfois adulte et parfois pas. Adulte parce que je sais que, depuis très longtemps, je suis, comme tous les adultes, seule face à la vie, et que je ne peux m’en prendre qu’à moi. Et pas adulte du tout face à cette solitude, face à l’angoisse. Parce que, comme tout le monde, je crie «Maman!» quand j’ai peur. Je sais qu’on ne peut pas être plus «adulte» que je le suis, et en même temps que je ne le serai jamais vraiment.

2) Dans «Les Antimémoires», Mal­raux discute avec l’aumônier du maquis des Glières et il lui demande ce que l’exercice de le confession a appris au prêtre qu’il est. L’aumônier lui répond: «J’ai appris qu’il n’y a pas de grandes personnes.» J’avais 18 ans quand j’ai lu ça, et ça m’a rassurée et angoissée à la fois. J’ai compris que ce n’était pas la peine que je m’en fasse pour grandir, mais aussi que je ne serai jamais plus «sûre» de moi que je l’étais alors. Je n’ai jamais commencé à me sentir adulte (sauf peut-être quand j’ai compris que les adultes n’existaient pas), ça dépend des jours. Même si le fait d’avoir eu un enfant très jeune m’a précipitée extérieurement dans le monde des adultes. Mais je crois que, en général, on est adulte quand on est capable de prendre des décisions indépendamment du fait qu’elles feront plaisir ou au contraire ennuieront nos parents.

3) Etre adulte, c’était être libre. C’était aussi être capable de remplir des papiers administratifs, faire des démarches. Les adultes autour de moi étaient forts, beaux, intelligents. C’étaient mes parents et leurs amis. J’avais envie de leur ressembler. Je crois que ça m’a donné pas mal de sécurité pour toute ma vie.

Auteur: Tania Araman