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23 février 2015

«Le Conseil fédéral l’a dit clairement: baisser les rentes c’est exclu»

Alain Berset défend sa réforme de la prévoyance vieillesse et plaide pour une meilleure coordination du système de santé. Sans espérer un frein à la hausse des coûts.

Alain Berset pose souriant contre un fond bleu ciel.
Alain Berset: «Le sens de la réforme, c’est d’aider les personnes qui en ont le plus besoin.»

Quelle serait votre définition de la vieillesse?

Une étape de la vie qui a gagné en importance. Nous avons la chance de pouvoir vivre plus longtemps dans des conditions qui n’ont jamais été aussi bonnes. Il faut s’en réjouir même si cela change un peu les perspectives d’organisation de la société.

Concernant la prévoyance, qu’est-ce qui vous a convaincu qu’il fallait faire une réforme globale?

Dans notre système dit des piliers (AVS, prévoyance professionnelle, épargne), si vous en enlevez un, ou deux, ça ne tient plus. C’est une évidence qu’il faut les prendre ensemble et c’est la seule approche qui permet de garantir pour chacun une retraite dans des conditions matérielles correctes. Les piliers restent clairement séparés. Simplement, le premier et le deuxième piliers sont réformés en même temps pour qu’on puisse voir, à chaque fois qu’on modifie quelque chose ici ou là, quel est l’effet global sur les rentes.

Pour garantir les retraites des plus démunis, l’accent n’aurait-il pas dû être porté davantage sur l’AVS que sur le deuxième pilier?

Nous proposons justement une stabilisation de l’AVS pour qu’elle soit capable de payer des rentes en 2020, 2025 ou 2030. Cela passe par des moyens supplémentaires. Soit on en trouve, soit il faudra baisser les rentes. Or le Conseil fédéral l’a dit clairement: baisser les rentes, c’est exclu. Environ 5 milliards de francs de plus par année seront alloués au premier pilier.

Et concernant le deuxième pilier?

Il y aura entre autres la possibilité pour les gens qui ont travaillé toute leur vie, mais pas nécessairement avec des revenus très élevés, d’être correctement assurés. Et pour les personnes qui ont plusieurs emplois, ou qui travaillent à temps partiel, d’être nouvellement assurées. En diminuant le salaire d’entrée qui permet d’avoir accès au deuxième pilier et en tenant compte des temps partiels.

Certains soupçonnent que faire passer l’âge de la retraite de 64 à 65 ans pour les femmes, comme vous le proposez, est une manœuvre pour ensuite pouvoir mieux l’augmenter au-delà pour tout le monde…

C’est un procès d’intention. La Suisse a fait le choix de la flexibilité. Nous avons des retraites qui se prennent de 62 à 70 ans. L’important, c’est l’âge de référence pour la rente maximale. Chez nous c’est 65 et cela restera 65. Parce que c’est ce qui correspond aux possibilités d’aujourd’hui pour le marché du travail, et ça correspond aussi à ce que souhaite la majorité de la population. Mais évidemment, ça va coûter dans les prochaines années un peu plus cher qu’aujourd’hui.

Cette flexibilité ne garantit pas les rentes correctes que vous appelez de vos vœux...

Si aujourd’hui on laisse aller les choses, nous aurons très rapidement des déficits dans l’AVS.

Avec les baby-boomers qui prendront leur retraite entre 2020 et 2030, c’est une génération nombreuse qui va passer du statut de cotisante à celui de rentière.

Il faut donc ajuster les deux premiers piliers. C’est vrai qu’avec la flexibilité, on ne stabilise rien mais on répond aux besoins personnels des gens. Or, les gens sont au cœur de cette réforme, qui ne se fera que sous la condition du maintien du niveau des rentes.

Alain Berset, vu de profil, pose souriant contre un fond neutre bleu ciel.
Alain Berset voit le rôle de la politique comme un encadrement des changements au sein de la société.

Alors plutôt que de flexibilité, ne devrait-on pas parler de suppression de l’âge de la retraite? De faire dépendre la retraite du nombre d’années de cotisations?

Il y a trente ou quarante ans, la société était plus monolithique: un homme qui travaillait, une femme qui ne travaillait pas, et il fallait que le salaire de l’homme permette à la famille de vivre. Aujourd’hui, les parcours sont beaucoup plus diversifiés. Le rôle de la politique, ce n’est pas de dire aux gens comment ils doivent se comporter mais d’offrir un cadre pour accompagner cette évolution de la société. C’est ce que l’on fait avec la flexibilité.

Pour les syndicats, la flexibilité n’est pas une bonne réponse, les entreprises n’étant pas intéressées par des employés âgés…

C’est vrai qu’il y a des personnes au chômage à 58, 60 ans et qui ont toutes les peines à retrouver un emploi. Mais c’est justement l’argument le plus fort pour une flexibilité vers le bas, qui offre aux gens en situation difficile sur le marché du travail des possibilités d’avoir accès à une retraite anticipée, avec des diminutions de rente moindres qu’actuellement.

Pensez-vous que les femmes soient prêtes à accepter le sacrifice que vous leur demandez, la retraite à 65 ans au lieu de 64?

Cette flexibilité renforcée vers le bas permettra le maintien à 64 ans pour celles qui ont les situations les plus précaires. Prenez par exemple une jeune femme divorcée, qui élève seule son enfant et qui a un salaire de 3000 francs par mois. Pour elle, aujourd’hui, la retraite est à 64 ans, elle touche la rente AVS, plus une petite rente LPP. Avec la réforme, cette même personne prendra toujours sa retraite à 64 ans, elle aura la même rente AVS qu’aujourd’hui, par contre, elle verra sa rente du deuxième pilier plus que doublée.

Les femmes vont trouver qu’avant d’égaliser l’âge de la retraite il conviendrait d’abord de rendre effective l’égalité salariale...

Il y a évidemment des améliorations notoires à faire dans ce domaine. Mais les femmes représentent une population très hétérogène. Le sens de la réforme, c’est d’aider les personnes qui en ont le plus besoin.

L’objectif est clairement un contrat social, d’équilibre dans la société, de solidarité entre les différentes couches.

Un autre point très contesté de votre réforme, c’est le poids qu’elle va faire peser sur le pouvoir d’achat notamment par le recours à la TVA pour consolider l’AVS...

Il n’y avait que trois possibilités. Régler le problème de déficit de l’AVS par l’augmentation de l’âge de la retraite à 68 ou 69 ans. Réduire les rentes d’un quart. Le Conseil fédéral a jugé ces deux options inacceptables et préféré la troisième possibilité: augmenter le financement, et c’est le biais de la TVA qui a été choisi.

Pourquoi ce choix?

L’augmentation de la TVA fait participer l’ensemble de la population, et elle a des effets modérés pour les ménages à revenus moyens. De plus, ça reste une bonne affaire: les gens paieront beaucoup moins que ce qu’ils toucheront en recevant une rente à 65 ans au lieu de 68 ans, qui serait l’alternative.

L’augmentation des cotisations, c’est une piste définitivement abandonnée?

L’augmentation des cotisations salariales, c’est la voie qui a été utilisée dans le 2e pilier, où ce que vous cotisez va vous apporter une rente à vous-même. Tandis que dans le 1er pilier, ce sont les salariés d’aujourd’hui qui paient pour les rentiers d’aujourd’hui.

Pour l’AVS, il nous a paru juste que la base de financement soit aussi large que possible. Que ce ne soient pas seulement les travailleurs qui cotisent, mais aussi, via la TVA, les rentiers qui seront bientôt deux millions.

Parlons maintenant de la santé. La hausse des coûts est-elle inéluctable?

Oui, pour deux raisons. Le vieillissement global de la population d’abord induit de plus grands besoins en services de santé. Le deuxième élément c’est le progrès technique dans la médecine. Il y aurait une manière simple de réduire les coûts: renoncer aujourd’hui en 2015 à tel scanner, tel traitement trop cher et soigner avec la médecine de 1990 qui après tout ne marchait pas si mal. Mais qui accepterait cela?

Alain Berset pose en train de s'exprimer avec un geste de la main à l'adresse de son interlocuteur, contre un fond neutre bleu ciel.
Pour Alain Berset, le progrès technique dans la médecine implique aussi une hausse des coûts.

Vous avez mis la qualité des soins au rang des objectifs à atteindre. Le système suisse n’est-il pas si bon qu’on le dit?

Les prestations que reçoivent les gens sont de très haute qualité mais ce qu’il faut améliorer c’est la coordination des soins: 10% des patients génèrent presque 80% des coûts. C’est là qu’il faut agir. La sensibilisation, c’est important mais ça ne suffit pas. Il y a les outils techniques, comme le dossier électronique du patient, qui vise à garantir une bonne communication entre tous les spécialistes de la santé. Les cantons ont un rôle important à jouer pour coordonner leurs travaux, éviter le manque de services médicaux. Vous avez des régions périphériques dans lesquelles il n’est pas toujours évident d’avoir un médecin de famille ou un généraliste. De l’autre côté, vous avez aussi le risque dans certains cas d’avoir un surapprovisionnement médical.

La coordination des soins ne sonne-t-elle pas le glas de la proximité, à laquelle les Suisses sont pourtant très attachés?

Vous ne pouvez pas avoir un hôpital à côté de chaque maison. La proximité c’est d’avoir une porte d’entrée dans le système médical relativement proche de chez soi.

On doit veiller à établir des conditions favorables, de manière à éviter que dans des zones rurales il n’y ait plus un médecin généraliste qui s’installe parce qu’il aura les gardes le week-end, parce qu’on va l’appeler à n’importe quelle heure, parce qu’il va devoir travailler quinze heures par jour.

Que dites-vous aux cantons qui songent à créer une caisse publique cantonale pour enrayer les coûts?

Les primes moyennes entre cantons, qui peuvent aller du simple au double, traduisent simplement les coûts générés par les assurés dans ces régions. Les initiants eux-mêmes de la caisse publique reconnaissaient que le potentiel d’économies aurait été faible: 95% des coûts de la santé vont aux prestations.

Plus importante me paraît la garantie d’être bien soigné, avec autant que possible une maîtrise des coûts en sachant que la population vieillit, et c’est heureux.

Il y a un siècle les gens travaillaient toute leur vie, puis mouraient. Il n’y avait pas d’AVS, pas de prévoyance vieillesse. Je suis très content qu’on ne soit plus dans ce monde-là.

Le niveau des primes maladie n’a-t-il pas dépassé le supportable pour la majorité de la population?

Nous avons un problème concernant les primes maladie des familles avec plusieurs enfants et des revenus moyens. C’est une préoccupation que j’ai, d’autant que certains cantons commencent à diminuer les subsides qui permettent d’aider ces gens à payer leurs primes. Il s’agit de la compétence des cantons certes, mais

c’est aussi mon rôle de dire que si on réduit ces soutiens, les conséquences sociales sont immédiates.

Texte: © Migros Magazine | Steve Gaspoz et Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet, Steve Gaspoz

Photographe: Ruben Wyttenbach