Archives
1 mars 2014

Alain Braconnier: «L’optimisme donne du sens à l’existence»

C’est prouvé: voir les choses du bon côté aide à vivre mieux et plus longtemps. Les conseils d’Alain Braconnier, psychiatre et psychologue français.

Alain Braconnier, psychiatre et psychologue.
Alain Braconnier: «Il existe toujours des raisons d'espérer, de se réjouir.»

L’optimisme est-il vraiment un sujet sérieux?

L’optimisme peut certes prêter à sourire, être source de plaisir aussi. Mais j’ai voulu montrer que c’était un sujet important.

Pourquoi?

D’abord parce que tout le monde recherche comment voir le présent comme l’avenir de manière un peu plus positive. Notre vie peut être difficile. Mon métier de psychiatre m’amène à rencontrer beaucoup de gens qui cherchent à se dégager de ces moments durs, de ce qui peut les rendre pessimistes. Au fond, mon rôle est de tenter de les aider à retrouver ces graines d’optimisme que chacun a en soi.

Ne sommes-nous jamais complètement l’un ou l’autre?

Pas plus que les choses sont noires ou blanches. Nous avons une tendance; on se sent de «nature optimiste» ou le contraire. Et c’est ce penchant que durant ces trente dernières années de nombreuses recherches ont étudié. J’ai voulu en rendre compte à tout un chacun.

Parce que l’optimisme n’est pas tellement de saison, particulièrement en France?

Je ne suis ni sociologue ni économiste.

Reste qu’ici, depuis longtemps, le climat demeure pessimiste. Ce qui m’amène à dire que le pessimisme est contagieux.

Il n’a donc pas de caractère objectif?

Non, c’est un état d’âme, subjectif, qui répond à des croyances. Evidemment, cela paraît tout à fait fondé d’être l’un ou l’autre.

Quelle est la définition de l’optimisme?

On sait aujourd’hui à quoi cela correspond d’un point de vue psychologique: à deux types d’attitudes. La première est une disposition à envisager la vie sous un angle plutôt favorable. Quand on est optimiste, l’avenir nous semble meilleur, capable de nous sortir d’un moment difficile.

Nous avons aujourd’hui des questionnaires qui permettent d’évaluer ce que l’on appelle la disposition optimiste.

Sa seconde caractéristique est la capacité de s’expliquer des événements difficiles en les liant à une situation donnée, limitée dans le temps, et dans laquelle la culpabilité de la personne n’est pas engagée. Pour un pessimiste, c’est naturellement l’inverse: il culpabilise à propos d’un moment désagréable, qui va se généraliser à l’ensemble de sa vie. Ce sont donc deux modes de pensée, de voir le monde, très différents, qui ont des conséquences très concrètes sur la vie.

Si je suis pessimiste, ai-je une chance de changer?

Il existe des supports pour y parvenir. Evidemment, un psychothérapeute a des outils pour cela. Sans aller voir un spécialiste, on peut rechercher le contact de quelqu’un qui voit plutôt le bon côté des choses, qui encourage à se souvenir des bons moments, à ne pas cultiver les regrets. Cela donne la capacité de penser autrement sa vie. Des degrés de liberté. Puisqu’il s’agit d’un sentiment subjectif, on peut aussi regarder les choses de manière plus lucide, puisqu’il existe aussi des raisons d’espérer, de se réjouir.

Y a-t-il des natures optimistes ou pessimistes?

Les recherches sur le sujet attribuent à la part d’inné, à notre cerveau tel qu’il est à notre naissance, environ un quart des raisons qui peuvent nous amener à être l’un ou l’autre. Le reste est lié à notre éducation et aux événements de la vie. Nous savons désormais aussi que le cerveau est beaucoup plus «plastique» qu’on le pensait, et que même nos neurones se modifieront durant notre existence.

Vous êtes psychiatre mais aussi psychologue. La notion d’optimisme n’est-elle pas davantage usitée dans votre seconde discipline?

Forcément, parce que la psychiatrie s’intéresse aux troubles mentaux d’une personne, pas à une tendance générale du caractère. Au fond, le psychiatre a comme champ d’étude les conséquences d’une perte de liberté de penser et d’agir en raison d’un trouble mental ou psychopathologique, du rétrécissement de la pensée de ce que l’on est à des seuls aspects positifs ou négatifs. Ainsi, le pessimisme reste simplement l’une des caractéristiques du diagnostic de dépression. Dans la maladie bipolaire, il y a des moments où l’on est complètement déprimé et d’autres où l’on est trop optimiste, sans rapport avec la réalité, cela associé avec d’autres dysfonctionnements.

L’optimisme mène-t-il automatiquement au bonheur?

Le bonheur est une notion philosophique. Les philosophes y ont réfléchi depuis longtemps, contrairement à l’optimisme qui a été ignoré jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Avant on appelait ça la sagesse. Tout le monde cherche le bonheur un peu comme une quête. Mais c’est un état momentané. Ou alors on est dans une pensée religieuse, dans la béatitude. L’optimisme, on le recherche, alors qu’il semble plus trivial, plus accessible, car ancré dans le concret de la vie quotidienne. C’est pour cela que l’on peut en disséquer le mode de pensée.

Vous appelez à un optimisme intelligent, qui n’est pas un optimisme béat…

Oui, parce que sinon on entre dans une sorte de déni de la réalité.

L’optimiste intelligent doit conserver le sens du réel. Tout le contraire de la méthode Coué, qui correspond à une fuite.

Chez certains, cela sonne faux. Comme s’ils se sentaient obligés de l’être alors qu’ils sont au fond beaucoup plus pessimistes qu’ils ne le montrent. Et puis, il y a ce que nous autres thérapeutes appelons la maladie d’idéalité: certaines personnes sont comme un petit enfant ou certains adolescents, dans un rapport au monde purement idéal, un peu magique.

En matière d’éducation à l’optimisme et à son corollaire la confiance en soi, les parents jouent un rôle déterminant.

Bien sûr. La mère qui se trouve dans ce que j’appelle un attachement «secure», ni insuffisant, ni excessif, ni désorganisé, offre à l’enfant le terreau d’un caractère optimiste. Cependant, certains enfants n’ayant pas reçu cela deviennent tout de même optimistes, sont dans une posture de combat par rapport à un passé douloureux. Sans doute que certains deviennent plus facilement résilients que d’autres.

Votre ouvrage doit-il être lu comme une sorte d’injonction?

Nous avons tous en nous des graines d’optimisme, de nombreuses recherches le prouvent. Il ne faut pas que les gens désespèrent d’eux-mêmes ou du monde, car en eux il y a de la force, de la ressource. En plus, de nombreux travaux montrent les bienfaits de l’optimisme.

Il y a donc des preuves scientifiques qu’un optimisme vit mieux?

Oui. On vient d’évoquer l’éducation: il est désormais certain qu’un parent élevé dans l’optimisme le transmettra plus facilement à ses enfants. Idem dans la capacité des relations sociales: l’optimisme va plus vers les autres, et donc forcément séduit et attire davantage. Il a plus de succès. Le pessimiste favorise le repli sur soi.

Cela aurait un effet sur la santé physique...

Tout un courant de recherche conclut effectivement à des bénéfices qu’apporte ce trait de caractère sur la manière de gérer une maladie grave, sur la survenue d’une rechute, sur la durée de vie en général. On gère mieux sa vie, on est moins stressé et on fait mieux face aux coups durs.

On est plus libre aussi?

Je le crois. Parce qu’au lieu de douter et de rester sur la défensive, on est plutôt ouvert sur le monde.

Cela donne la curiosité d’explorer, la liberté d’imaginer, de rêver, d’aller parfois dans le jeu, d’avoir parfois des petits grains de folie.

Une sorte de droit de rêver?

Celui, aussi, de prendre des risques tout en restant dans la réalité bien entendu.

Ce qui ne signifie pas pour autant que le pessimisme ne soit que négatif, c’est cela?

Oui, parce que c’est ce qui nous donne la capacité d’anticiper ce qui est négatif. C’est une alerte, utile. Prenons aussi comme exemple une manifestation. Evidemment, c’est une vision pessimiste qui pousse à descendre dans la rue. Pourtant, cela correspond aussi à un combat, à une volonté de changement et au désir de ne pas subir.

Il y a des médicaments pour beaucoup de choses, pourquoi pas pour l’optimisme?

Sans doute parce que l’on sait qu’il n’existe pas de substance active susceptible d’influencer la personnalité. Les médicaments agissent sur les états, la fébrilité, l’impulsivité, mais pas sur les grands traits de personnalité.

Comment faire, alors?

Je pense qu’il faut d’abord se connaître, ne pas tricher sur ce que l’on est sans culpabiliser ni avoir honte. Ensuite on peut donc s’inspirer de la pensée des optimistes. Pourquoi, alors que je ne vois que du négatif dans cette situation, un autre y percevra aussi du positif? Il y a des méthodes éducatives où l’on a appris à l’enfant à se souvenir des belles choses, et en plus de s’attribuer le bénéfice de ces bons moments.

L’autre voie, c’est de savoir parfois retomber en enfance

Ce que vous appelez la bonne régression...

Oui, même si cela n’a pas très bonne presse. On songe vite à une sorte d’infantilisation. Pourtant redevenir enfant a de très bons effets. On le fait en vacances, lorsqu’on joue ou s’amuse de bêtises. On retrouve une sorte d’énergie, de petite flamme qui correspond à un plaisir qu’on a tous en soi. De plus, il y a ce que notre jargon appelle la sublimation. Tout le monde a une telle activité: musique, lecture, etc. Il faut savoir retrouver de tels moments. Il ne s’agit pas de rechercher le «fun» à tout prix, mais de comprendre que la réalité n’est pas que négative. Pas de doute, on peut être à la fois optimiste et réaliste.

Comme le chercheur?

Oui, parce que sa quête de découvrir correspond fondamentalement à un point de vue optimiste. C’est aussi le cas d’un explorateur, par exemple.

On peut continuer à croire au progrès, mais il faut reconnaître qu’il n’a pas été que positif, non?

Certes, il renferme des excès. Mais à rester sur un constat totalement négatif, on est résigné. On ne fait pas face, on ne cherche pas, on n’explore pas et on se sent tout à fait impuissant.

Et l’argent, alors, ça aide?

Il semble que l’on y accorde trop d’importance. D’après les sondages socio-économiques, la qualité de vie perçue par les gens n’a que peu de rapport avec le niveau de vie.

Disons qu’il n’y a pas de corrélation entre l’argent et l’optimisme, pas plus qu’avec le bonheur d’ailleurs.

Quid de l’amour?

Ah l’amour, oui. C’est l’une des expériences humaines qui met la personne dans un état d’optimisme mais aussi d’idéalité. Le problème, c’est que cela isole un peu, et aussi que c’est momentané.

Vous relevez également que les personnes ayant la responsabilité des autres se doivent d’être optimistes. Si mon chef ne l’est pas, je dois donc lui en faire le reproche?

Je défendrais ce point de vue en tout cas. Pour construire l’espoir, l’engagement, le combat, il faut être optimiste. L’optimisme donne du sens à ce que l’on fait, et il nous met en route.

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Julien Benhamou