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21 novembre 2016

Alerte aux champignons parasites

Selon une étude de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, environ 300 des 8000 espèces de champignons connues en Suisse seraient invasives. Il s’agit la plupart du temps de petites moisissures, qui après avoir décimé les ormes s’attaquent aux frênes.

Des pézizes produites par Hymenoscyphus fraxineus, le champignon responsable du dépérissement des pousses du frêne. (Photos: WSL/DR)

Marchandises comme personnes voyagent toujours plus facilement. Et parfois reviennent avec des hôtes indésirables. Après les plantes et les animaux invasifs, qui entrent en concurrence avec flore et faune locales, voici les champignons invasifs. L’Institut fédéral de recherches sur la forêt (WSL) vient de sortir une étude sur l’importance de ces nouvelles espèces appelées «néomycètes». Une petite définition, d’abord. «Ce sont des champignons non autochtones pouvant provoquer des dégâts économiques et écologiques», explique le collaborateur scientifique du WSL Valentin Queloz. Sur 8000 espèces connues en Suisse par les mycologues, plus de 300 pourraient ainsi être qualifiées d’invasives.

En sachant que ces deux chiffres sont probablement en dessous de la réalité: il existe sans doute nombre d’espèces encore non recensées», poursuit le spécialiste.

Le pourcentage des plantes invasives (environ 10%, soit quelque 350 sur 3000 espèces répertoriées) reste par exemple plus important. Cela signifie-t-il que le phénomène n’a rien de préoccupant? Hélas non. Selon Valentin Queloz, «la plus importante part des champignons invasifs est la plus difficile à repérer, celle des moisissures. Morphologiquement, les différences avec les espèces autochtones sont peu visibles et il faut souvent recourir à des tests ADN.»

Valentin Queloz, collaborateur scientifique du WSL.

Disparition programmée des frênes

Ces champignons invasifs provoquent entre autres le dépérissement des frênes. Et avant de s’attaquer à la seconde espèce feuillue de Suisse après le hêtre, un néomycète avait déjà provoqué de gros dégâts parmi les populations d’ormes. Dans les années 1970 déjà, les scientifiques ont beaucoup parlé de la graphiose de l’orme, maladie probablement d’origine asiatique mais apparue pour la première fois aux Pays-Bas d’où son surnom: la maladie hollandaise de l’orme, qui reste aujourd’hui encore sans remède.

Selon le pronostic de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, on pense qu’à terme 90% des frênes pourraient disparaître de nos forêts. Il paraît également avéré qu’un néomycète soit l’acteur principal du chancre du châtaignier, sorte de cancer végétal. Autant de maladies qui doivent être découvertes aussitôt que possible, avant qu’elles ne se propagent en forêt.

Ce qui n’est pas toujours possible. Car si nos connaissances scientifiques sont meilleures, il faut des gens sur le terrain pour détecter ces nouvelles maladies. Or, il y a moins de personnel forestier que par le passé», note Valentin Queloz.

Peuplement de frênes atteints par le dépérissement des pousses du frêne.

Pourquoi nos arbres n’opposent-ils que peu de combativité? Le phénomène ressemble à ce qui pourrait arriver lors d’une épidémie de grippe dans une région du monde jamais touchée: la population n’aurait développé aucun anticorps pour la combattre.

Les arbres de nos régions n’ont développé aucune résistance face à ces nouveaux champignons parasites. Il n’y a pas eu ce que l’on nomme co-évolution en biologie. Peut-être que dans quelques centaines d’années, ce sera le cas. L’ennui est qu’entre-temps une grande partie des frênes aura disparu», déplore le scientifique du WSL.

Car une fois que ces champignons sont là et ont commencé à se disperser grâce aux spores qui peuvent rayonner sur plusieurs dizaines de kilomètres en une année, il devient difficile de s’en débarrasser. Mais aussi très coûteux. Les spécialistes misent donc plutôt sur la prévention, comme cela a été fait avec succès pour le capricorne asiatique, un insecte qui vit sur les arbres feuillus et qui a été détecté localement en zone urbaine helvète dès 2011. Et semble aujourd’hui en bonne voie d’éradication après la découverte qu’il se cachait fréquemment dans des palettes en bois utilisées pour le transport du granit. «A propos de palettes, nous rappelons qu’il existe une norme de traitement efficace (NIMP15) et qu’il convient de la respecter pour éviter toute contamination du bois.» Ou encore sensibiliser les voyageurs face au type d’objets ramenés dans leurs bagages. «Il y a encore des gens qui font entrer, illégalement, des oliviers potentiellement malades d’Italie, par exemple», tempête Valentin Queloz. Qui ajoute, philosophe: «Vu la multitude des voies d’entrée, heureusement que la majeure partie de tout ce qui arrive chez nous se révèle parfaitement inoffensif.»

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey