Archives
30 juin 2014

Alexandre des Isnards: «Le nouveau visage du français est anglais»

Les langues changent tout le temps, mais aujourd’hui l’évolution s’accélère. A cause d’internet, des réseaux sociaux, du temps qui presse. Bienvenue dans le dico hype d’Alexandre des Isnards.

Alexandre des Isnards auteur du Dictionnaire du nouveau français
«Un mot qui m’énerve? 
Je n’aime pas «customisable», un adjectif qui permet de vendre des produits standard en les rendant uniques.

Pourquoi avoir sorti un dictionnaire en plus des traditionnels Larousse et Robert?

Les dictionnaires classiques sont ouverts aux nouveaux mots, certes, mais ils ne proposent pas de réflexion sur ce que ces mots représentent et ce qu’ils disent de nous. Ils ne prennent pas la mesure de ce qui nous arrive ces dernières années: nos sociétés, et notre manière de parler, sont complètement changées par internet, les réseaux sociaux, l’accélération du temps. Une révolution passionnante, mais qui parfois fait peur. Ces dictionnaires jouent un rôle de référence, de patrimoine et, du coup, filtrent les nouveaux mots, notamment les anglicismes, même s’ils sont très utilisés. Et puis, ils ont aussi un problème de place, alors que moi je n’avais pas cette limite…

Comment avez-vous procédé pour établir cette liste de quatre cents mots?

Les dictionnaires traditionnels justifient l’apparition de nouveaux mots au nombre d’occurrences. Moi, cela fait plus de quatre ans que j’attrape des termes, qui ne sont pas dans le dico, comme «switcher», «matcher». Je les note et puis je les teste sur les moteurs de recherche des réseaux sociaux, comme Twitter. C’est le principal outil dont je me suis servi. Cela me permet de voir toutes les utilisations du mot, dès son origine. Et de découvrir les néologismes inventés par les jeunes, genre «bolosse» ou «ça passe crème», qui signifie «ça passe bien».

"Le langage texto a une certaine créativité"
"Le langage texto a une certaine créativité"

Vingt mille nouveaux mots apparaissent chaque année. Comment expliquez-vous cette incroyable effervescence de la langue?

Les nouveaux mots sont souvent inventés par les nouvelles activités du marketing industriel ou de la cosmétique. Ce secteur utilise, par exemple, l’adjectif «renforçateur» pour un shampoing anti-chute et ça ne choque personne. On trouve aussi le terme «robustifier» pour qualifier les parois de certaines montres. C’est une habitude d’efficacité très anglaise qui consiste à transformer un substantif en adjectif ou en verbe du moment que cela parle aux gens.

Mais est-ce une période de créativité particulière ou les langues, en l’occurrence le français, sont-elles toujours aussi bouillonnantes, vivantes et inventives?

Ce qui est particulier aujourd’hui, c’est que l’on n’a jamais autant écrit, contrairement à ce que l’on croit. Bien sûr, on écrit de façon orale, on utilise un langage fait d’onomatopées, d’acronymes. Les jeunes s’envoient en moyenne huitante SMS par jour, ce qui représente quand même beaucoup de mots! Les espaces participatifs, les réseaux sociaux se sont multipliés et, dès lors, tout le monde commente à longueur de journée, pour assurer sa propre visibilité. Aujourd’hui, il faut se mettre en avant, parce que si on ne parle pas, on est socialement mort.

Dictionnaire du nouveau français, dites-vous. Mais peut-on encore le qualifier comme tel quand l’essentiel des mots est anglais ou issu du langage texto…

C’est vrai. En fait, il y a un côté provocateur dans ce titre. Je voulais faire réagir, réfléchir sur ce que devient notre langue. Cela dit, je ne pense pas que le langage texto affecte le français. Au contraire, il a une certaine créativité, il oblige à dire de façon courte des pensées percutantes. De même que des études ont montré qu’il n’y a pas de lien entre la baisse de l’orthographe et cette nouvelle façon de parler. Mais on ne peut que constater la suprématie de la langue anglo-saxonne, en particulier dans le monde des affaires. Tant que la société sera préoccupée par la seule réussite, la tendance va s’accentuer. On risque fort d’utiliser de plus en plus cette langue du négociant, comme l’appelait déjà Nietzsche, au détriment du français, langue de la rhétorique. Peut-on changer les usages avec les académies? Je ne pense pas. C’est ainsi. Je voulais juste montrer que le nouveau visage de notre langue actuelle est anglais. Mais plutôt que de s’inquiéter, autant en tirer les conséquences et essayer d’en prendre le bon parti en gardant notre créativité.

Mais comment voyez-vous cette évolution du français: ne risque-t-il pas de disparaître?

La langue n’est qu’un symptôme de ce que nous devenons. Ce qui est inquiétant, c’est cette course à la compétition, même dans les domaines les plus intimes. Houellebecq l’a bien montré dans son livre Extension du domaine de la lutte. Nous vivons constamment dans la concurrence et si nous ne le sommes plus, nous sommes exclus, parce que nous n’avons plus rien à raconter de compétitif. Les signes de reconnaissance se mesurent désormais avec des indices tels que le nombre de partages, de tweets et de retweets, de likes. Nous sommes dans un système qui veut que tout soit évalué, quantifié et cette obsession est inquiétante. Ces anglicismes révèlent aussi que nous vivons dans une sorte d’urgence, de frénésie. De ce point de vue là, l’anglais est une langue qui permet d’aller très vite.

Qu’est-ce qui fait que la «life» est plus tendance que la «vie», «checker» que «contrôler»?

C’est une question d’image de marque. Dès que l’on traduit un terme en anglais, il a l’air plus efficace, plus glamour aussi. Quand on dit les «nominés» plutôt que les «candidats sélectionnés» aux cérémonies de cinéma, on a l’impression d’importer le glamour hollywoodien. Le terme «life» vient du rap. Entre jeunes, ça fait plus cool de parler comme ça. Mais ce n’est pas nouveau…

Et quand le français s’accroche et persiste, c’est avec des fautes…

Exactement. Par exemple, les gens ne disent plus, en cas d’alternative, «ou non», mais «ou pas». Cette faute de français a même figuré en titre du Monde et de Libé, ce qui signifie que ce n’en est plus une. Cela dit, il y a aussi des fautes d’anglais que nous intégrons, comme la «loose». En anglais, le mot ne s’écrit qu’avec un seul o. Mais tout le monde, jeunes et bloggeurs expérimentés, l’écrit avec deux o. On peut se dire que c’est peut-être une manière française de s’approprier l’anglais. Cessons de jouer les redresseurs de torts. A une époque, le latin a changé, évolué vers le français. Finalement, les langues peuvent aussi naître des fautes. On lit de moins en moins et on écrit de plus en plus, de façon orale. On est pressé, donc on prend les premiers mots qui nous viennent à l’esprit.

Vous parlez aussi de tout un nouveau vocabulaire de l’hyperbole…

C’est une tendance révélatrice de notre époque, qui réclame de la visibilité. On doit se vendre soi-même et se faire entendre. Comme on parle tous en même temps, puisqu’on est tous des émetteurs avec internet, c’est donc à celui qui parle le plus fort. D’où le recours à un vocabulaire de l’exagération. On ne dira pas «j’ai bien aimé ce film», mais «c’est énorme». Ce vocabulaire de l’hyperbole vient aussi des jeux vidéo, où l’on trouve des expressions comme «je vais le poutrer» ou «je vais le découper». Ces mots parlants, forts, exagérés finissent par être utilisés dans d’autres contextes.

Pourquoi avoir redéfini le mot «ami»?

Parce qu’un ami n’a plus la même signification non plus. Un ami sur Facebook, c’est quoi? La même chose qu’un ami dans la vie ou un simple contact? On peut désormais supprimer un ami en un clic, alors qu’autrefois un ami, c’était pour la vie, même à la vie à la mort.

Pourquoi avez-vous retenu d’horribles termes comme «confusant», «impacter»...

Je ne les aime pas non plus... Mais à travers mon livre, je pose un diagnostic, je ne prends pas leur défense. En fait, ce sont souvent des anglicismes, que l’on entend chez les personnes qui veulent prendre une pose experte, acquérir un crédit scientifique. Dire «cela m’a déçu», «son discours était confus», c’est trop simple. Des gens très sérieux, notamment dans le monde publicitaire, les utilisent, sans se soucier de la beauté de la langue. Au contraire, c’est le signe que l’on ne s’attarde pas à des fioritures littéraires, mais que l’on est là pour faire des affaires. On en revient à l’efficacité.

Finalement, qu’est-ce que tous ces mots disent de notre société?

Sans faire un tableau trop sombre, cela montre une effervescence, qui s’approche de la frénésie. On parle, on gesticule, on se croise sans se frotter. On a des vies liquides, on commence une conversation, on l’arrête en plein milieu, et personne ne va se formaliser. Cela se fait tout le temps avec les chats. Du coup, on trouve des mots clés, des formules qui permettent d’esquiver, de se comprendre sur le plus petit dénominateur commun, sans nuance et sans complexité. C’est comme le binaire «J’aime, j’aime plus» de Facebook. Notre société encourage énormément la mise en scène: beaucoup de nouveaux mots sont liés à l’exposition de soi ou à l’esthétique. «Bogoss», «botoxer», «photoshoper»… parce que nous vivons dans une époque qui favorise le narcissisme collectif. Un narcissisme 2.0 qui passe par la validation et la reconnaissance du regard des autres. S’il fallait choisir un seul mot? «Selfie» est sans doute le mot de l’année, l’aboutissement d’une tendance qui a commencé avec les premières émissions de téléréalité ou le quart d’heure de célébrité de Warhol. Une tendance qui s’achève dans le «buzz»: on parle tous en même temps et de plus en plus fort. Du coup, on n’entend plus rien!

© Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Julien Benhamou