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15 octobre 2012

Alice Dona, la mère d’un hymne

La compositrice a livré la mélodie du «Je suis malade» de Serge Lama. Et tant d’autres tubes.

Alice Dona
Alice Dona 
est l’auteure 
de l’un des plus beaux titres 
de l’histoire 
de la variété française. (Photo: Jacques Graf/Dukas)

On peut certes se gausser des difficultés que connaît la chanson française – à l’inverse de la pop britannique – à exporter ses représentants, force est toutefois de constater que certains titres sont parvenus à devenir des classiques incontournables qui ont fait le tour du monde. Ne me quitte pas, L’hymne à l’amour ou La Bohème en font assurément partie. Tout comme Je suis malade, une chanson signée Serge Lama pour les paroles et Alice Dona pour la musique.

«Le titre a été écrit en 1971 et, depuis, son succès ne s’est jamais démenti, commente Alice Dona jointe par téléphone. C’est ma chanson porte-bonheur. Et tant pis si on résume ma carrière à ce standard, car je peux déjà être très fière d’en avoir composé un.»

Un hymne né en quinze minutes seulement

Ce bijou de pathos où la noirceur du texte n’a d’égale que la dramaturgie de la mélodie n’est pourtant pas né dans la douleur. Il a suffi d’une nuit durant laquelle Alice Dona a écouté Serge Lama raconter sa vie d’homme, ses amours mouvementées, ses indécisions. Ensuite, tout est allé très vite. En rentrant chez elle à l’aube, la compositrice, inspirée, couche sur le papier à musique les accords désormais célèbres. En quinze minutes seulement. «La mélodie m’a été soufflée par les anges», écrit Alice Dona dans son ouvrage Quelques cerises sur mon gâteau (Ed. Flammarion), avant de confirmer de vive voix: «Oui, on peut dire que sa naissance tient du miracle. La musique est venue toute seule. C’était si facile que j’en ai presque honte.»

Serge Lama, lui, sera à peine plus lent. Après deux heures, les paroles sont là, aussi lourdes que belles. Avec Je suis malade, Alice Dona gagne ses lettres de noblesse de compositrice et les demandes de chanteurs affluent. Heureusement, la Française peut compter sur une inspiration sans limite. A-t-elle écrit huit cents, neuf cents ou mille titres? Elle avoue ne pas le savoir elle-même.

Je suis malade» est ma chanson porte-bonheur.

Pierre Delanoë, l’un des grands paroliers français, auteur notamment de Et maintenant de Gilbert Bécaud, de Fais comme l’oiseau de Michel Fugain ou de L’été indiende Joe Dassin, dira d’ailleurs d’elle qu’elle compose comme un homme. «C’est vrai que c’est très machiste de dire ça, mais venant de l’homme qui travaillait à l’époque avec Bécaud, l’artiste qui m’a donné envie de chanter, j’ai pris ça comme un compliment», se souvient Alice Dona. Surtout, la musicienne sait que la formule allait lui ouvrir de nouvelles portes dans un monde du show-business dominé par la gent masculine. Alice Dona ne s’est pas trompée et, à 66 ans, l’artiste qui est toujours restée humble et discrète peut se targuer d’avoir fait chanter les plus grands: Claude François, Sylvie Vartan, Sheila, Joe Dassin ou encore Serge Reggiani.

A 66 ans, l’artiste qui est toujours restée humble et discrète peut se targuer d’avoir fait chanter les plus grands. (Photo: Dukas/Starface)
A 66 ans, l’artiste qui est toujours restée humble et discrète peut se targuer d’avoir fait chanter les plus grands. (Photo: Dukas/Starface)

En parallèle, la compositrice n’a jamais oublié de venir en aide aux anonymes. Ainsi, elle fonde à la fin des années 1980 les Ateliers Alice Dona, une école accueillant chanteurs, musiciens et compositeurs en devenir. Mais ne lui dites surtout pas que son projet a pour but de lancer des vedettes – elle laisse cela aux émissions de télécrochet. Ce qu’Alice Dona souhaite, c’est «former» des artistes, leur apprendre les bases du métier et les initier au monde de la scène.

Les ateliers créeront de nombreux spectacles, dont "Génération chante Brassens". L’idée de base? Montrer que son ami Georges n’était pas seulement un grand poète mais aussi un mélodiste d’exception. Reprenant les chansons une à une, Alice Dona leur donne de la profondeur en les orchestrant et en leur donnant une nouvelle tonalité. Toucher à l’œuvre du maître n’était pas sans risque. Toutefois, le tour de chant sera ovationné partout où il sera donné, et les intimes de Georges Brassens ne la remercieront jamais assez de ce digne hommage.

Des marques de reconnaissance, Alice Dona en recevra aussi lors de ses nombreux passages à l’Olympia où elle a redonné vie à ses plus beaux titres. Et aujourd’hui, c’est dans le cadre de la tournée Age tendre, à laquelle elle participe pour la deuxième fois, que la sexagénaire remplit les salles.

«Je me réjouis de retrouver mes anciens copains de régiment, dont Catherine Lara. J’adore l’esprit de troupe qui règne lors de ces concerts, se réjouit Alice Dona. Et puis se produire avec un orchestre symphonique, ça ne se refuse pas.»

Le plus beau des cadeaux qu’on puisse lui faire

L’artiste n’oublie bien sûr pas le public: «Le but de tous les chanteurs doit être de donner du bonheur. Ensuite seulement, nous pouvons recevoir les bouffées d’amour que sont les applaudissements», explique-t-elle simplement.

Et si les auditeurs reprennent en chœur le refrain de Je suis malade, c’est alors le plus beau des cadeaux qu’on puisse faire à Alice Dona. De son côté, le public est également aux anges, tant il est vrai que ce titre procure une intense sensation de joie. Assurément, Je suis malade est une chanson qui guérit.

Auteur: Pierre Wuthrich