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12 septembre 2016

La traite des personnes, son nouveau combat

La socialiste Allegra Chapuis préside désormais Astree, une association vaudoise qui vient en aide aux victimes de l’exploitation liée au travail forcé.

Allegra Chapuis
Allegra Chapuis s’engage depuis de nombreuses années pour des causes touchant plus particulièrement les femmes.

Rappelant son origine transalpine, le qualificatif de pasionaria convient assez bien à Allegra Chapuis. Avec son regard sur le monde «résolument de gauche», cette Vaudoise est surtout une femme de conviction et d’engagement: «Après de nombreux mandats, j’ai accepté de prendre la présidence d’Astree.

Le projet venait de voir le jour, beaucoup était à faire, je l’ai pris comme un défi», explique cette très active sexagénaire dans son petit paradis vert en plein cœur de Lutry. Son mari, médecin généraliste, aime s’occuper de ce vaste jardin d’éden rescapé de la frénésie immobilière frappant la très chic commune. «J’ai fait partie d’une association ayant pour but de sauvegarder Lavaux, cet endroit a été sauvé à travers la législation.»

Astree est l’acronyme d’Association de soutien aux victimes de traite de d’exploitation. Plus de 20 millions de personnes sont la proie de cette forme d’esclavage moderne.

Ce sujet n’est pas très présent dans le débat en Suisse. Alors qu’en fait, cette problématique concerne une frange de la population très peu visible, mais bien réelle.

D’origine italienne, je suis née ici et j’aime beaucoup la Suisse. Mais il faut reconnaître que nous avons parfois tendance à cacher le moins reluisant derrière les géraniums.»

Une certaine détresse sociale qu’Allegra Chapuis a côtoyée en tant que présidente de la fondation Profa, spécialisée dans les questions d’intimité telles que le planning familial ou le conseil aux couples, pendant ses trois mandats (soit le maximum autorisé par les statuts), entre 2002 et 2014. Avant cela, cette éternelle socialiste a fait les beaux jours des débats communaux dans les années 1990 et a également été de l’aventure du renouvellement de la constitution vaudoise datant de 1885 – dite la Constituante – entre 1999 et 2002.

Un phénomène qui ne date pas d’hier

Traite des Blanches de l’Antiquité, traite des Noirs dès le XVIe siècle: l’être humain a, au cours des âges, fait commerce de multiples façons de la vie des plus démunis, bien au-delà de la seule prostitution. «Ici, nous avons rencontré de nombreuses personnes exploitées par un oncle ou une tante ou contraintes de voler pour un réseau criminel.

Heureusement, nous bénéficions d’une très bonne collaboration avec la Police cantonale vaudoise et la police municipale de Lausanne.»

Lorsqu’un cas de trafic d’êtres humains est avéré, la première urgence est la mise en sécurité. Une bâtisse anonyme du centre de Lausanne offre gîte et protection, et une petite équipe d’encadrants – un quatrième travailleur social vient d’être engagé – accompagne ce qui doit être un véritable retour à la vie. «Il s’agit d’aider ces gens à redevenir autonomes et les soutenir pour qu’ils puissent reprendre une vie normale.

Cela signifie souvent les encourager à faire valoir leurs droits, y compris envers des membres de leur famille.»

L’hébergement a ouvert il y a tout juste une année, en été 2015. Allegra Chapuis reste cependant dans la découverte effarante de ces situations à la fois «si horribles et si proches». Tout en s’émerveillant de l’«incroyable volonté» dont font souvent preuve les victimes, qu’elle considère comme de véritables survivantes, pour s’en sortir.

Médecin et psychologue font naturellement partie du dispositif, mais «plus le cadre offert par Astree est rigoureux, mieux ces femmes – et parfois aussi ces hommes – s’en sortiront. J’avais déjà appris cette vérité à Profa.

Un cadre, une procédure bien définie et un grand professionnalisme doivent impérativement précéder l’écoute et l’empathie pour que cela fonctionne.»

Tout comme à Zurich, dès l’ouverture, la demande a été exponentielle. «Même si notre mandat est bien cadré et se limite à la traite et à l’exploitation, nous pourrions doubler le nombre de lits demain.» Bien que la porte reste ouverte par la suite, l’hébergement est limité à six mois, le temps de régler de très longues démarches administratives.

Certaines de ces femmes, après avoir été ballottées dans plusieurs pays, sans papiers ni repères, ne savent même pas qu’elles sont en Suisse!»

Et surtout, le temps de réapprendre que l’entraide existe et qu’une vie normale avec les autres est possible.

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre/Lundi 13