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14 octobre 2013

Amoureuse des haveuses

Volontaire, inventive, féminine. Sylvie Moreillon n’en est pas moins une artiste hors cadre, qui trouve l’inspiration sur les chantiers. Rencontre à Montblesson avec une questionneuse de matière.

Sylvie Moreillon
L’artiste vaudoise aime travailler
 des matières 
inédites dans
 son atelier de
 Montblesson.

Blonde, élégante, talons de velours et vêtements chic. Quand Sylvie Moreillon traverse son corridor, on dirait la petite sirène. Elle vit là, dans une ancienne ferme, lovée sous les noyers de Montblesson (VD), héritage de famille dont les tout premiers propriétaires s’appelaient Marie et Joseph. Ça ne s’invente pas. D’ailleurs, elle aime rappeler ce point d’origine, ce clin d’œil de l’histoire. On y entre comme dans un écrin. Grandes pièces blanches qui respirent. Son atelier, attique vitré à la lumière constante, ouvre sur une échappée verte, avec moutons et vaches d’Hérens.

C’est là qu’elle travaille ses toiles, vues majestueuses et mystérieuses des Grisons, foyers incandescents d’une usine de graphite, portraits pensifs. Mais n’imaginez pas Sylvie Moreillon, 58 ans, en peintre tranquille, qui aligne les toiles sur commande. «Peindre sur mode d’emploi, faire pour faire, non. Je ne veux pas suivre une recette de cuisine.»

Et puis, la peinture est une reprise de souffle, un silence haut en couleur, mais pas suffisant. Elle a besoin d’autre chose. De se faire peur, de flirter avec le risque. Depuis une dizaine d’années, cette artiste hors du commun troque volontiers ses tailleurs contre une salopette, façon Tinguely . Un casque et un gilet fluorescent. Sa tenue préférée: celle d’artiste de chantier. Car c’est là, au milieu des grosses machines, dans le creuset des constructions, qu’elle se sent véritablement chez elle.

Les chantiers et les usines m’intéressent fondamentalement. Ce sont les coulisses du monde. Un univers normal et sain, plein de bon sens, loin des commérages.»

Recycler les déchets pour en faire des œuvres d’art

Quand ses deux fils étaient encore à l’école, elle a commencé par installer son atelier dans un Portakabin en plein milieu d’une déchetterie. «J’allais rechercher les trucs géniaux que les camions déversent dans les bennes. En fait, tous les matériaux que je ne connais pas encore m’inspirent.» Le ton est donné. Il lui faut du lourd, de la matière qui résiste, tremper les mains dans le cambouis, la graisse de machine. Et, s’il le faut, apprendre à souder, comme ces copeaux du métro de Lausanne, transformés en immenses sphères.

Tordre les métaux, inventer des alliages, découper l’impossible. C’est comme ça que sont nés, en vrac, les personnages tubulaires qui ornent les giratoires d’Epalinges, de Vers-chez-les-Blancs. Des plaques d’époxy montées sur filins pour jouer les cascades dans une usine hydroélectrique à Aubonne. Et cinquante et une pièces de puzzle pour illustrer le jazz, dans le parking de Mont-Repos…

Autant de réalisations qui n’auraient pas été possibles sans son complice, Pierre Comte, maître mécanicien. «Elle a des idées. Je la laisse parler, je réfléchis et j’essaie d’apporter une solution», dit-il simplement. «Il tient le chalumeau, moi j’aurais peur de griller», rigole- t-elle. Un atelier à deux pas de chez elle, où elle prend ses quartiers au fil des projets. On y trouve toute la poésie de Prévert: carottages de pierre, morceaux de rail, ressorts de suspension de voitures, presse de 35 tonnes, perceuse à colonne.

Des idées... et beaucoup de patience pour les réaliser

A chaque projet, une nouvelle technique. «L’idée vient, l’occasion fait le larron, l’envie suit. Tout est possible. C’est une manière de lutter contre le temps qui passe, de se régénérer.» Il est question de foi aussi. D’ailleurs, il en a fallu pour mener à bien son dernier grand ouvrage. Un travail titanesque, commencé en 2004, qui l’a amenée à arpenter plusieurs chantiers, dont celui du M2 à Lausanne et celui de la Transjurane.

Mon objectif était de reconstituer la molasse, cette roche qui ressemble à du velours, pour en faire des draperies de pierre. Je voulais aussi que l’archéologie du présent ne soit jamais oubliée. Les ouvriers sont des gens extraordinaires qui méritent d’être mis en valeur.»

Dans les tunnels de forage, elle s’arrête devant les mandorles que les haveuses dessinent dans la roche tendre. Mais cette reconstitution en 3D s’avère difficile. Ce n’est qu’en 2010, lors de l’agrandissement des caves Mifroma , à Ursy (FR), que Sylvie Moreillon arrive à un résultat. Sur ce nouveau chantier, elle parvient à mouler les empreintes avec du silicone et retravaille ensuite les traces à l’atelier. Huit mois à s’intercaler entre le mur et les machines. Il en est sorti une quarantaine de pièces, exposées le mois dernier à la galerie de Jouxtens.

«La création, comme la vie, est un cadeau, jamais un dû», répète celle qui a fait sienne la devise de Braque: «Ne pas adhérer.» Sûr que Sylvie Moreillon n’adhère pas. Elle résiste. Magnifiquement.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Mathieu Rod