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21 mai 2013

Un double amoureux: André Agassi et Steffi Graf

Pour la première fois, André Agassi et Steffi Graf vont partager un court de tennis en Suisse. A Las Vegas, «Migros Magazine» s’est entretenu avec le couple de champions. Au cœur de la discussion: ses liens avec la Suisse, ses enfants hyper occupés et son double dynamique, sur les courts et dans la vie.

Le couple André Agassi et Steffi Graf, souriants
Le sport et la famille comptent beaucoup pour le couple André Agassi et Steffi Graf.

Le 22 juin, vous disputez votre premier match exhibition en Suisse à l’Arena Bosshard de Zoug. Qu’allez-vous apporter aux spectateurs?

A. Agassi: Je ne connais pas encore tous les détails de ce que nous allons faire. Mais nous allons jouer un peu en double mixte… S. Graf: … Et en double! Nous commencerons notre journée en jouant avec des juniors de la région. A. Agassi: Les gens peuvent s’attendre à une escapade le long des chemins menant à l’amnésie… (rires!) S. Graf: Mansour Bahrami, Henry Leconte, Heinz Günthardt et Amélie Mauresmo seront de la partie. C’est une équipe sympathique. On peut attendre d’elle des coups dont on n’a pas l’habitude dans des tournois ordinaires. J’ai déjà joué quelques matchs exhibition avec Bahrami et Leconte. Ce sont les Harlem Globetrotters du tennis! A. Agassi: On verra du bon tennis et on y prendra du plaisir. Si nous ne sommes plus aussi sérieux qu’auparavant, nous demeurons fiers de notre manière de jouer.

Que préférez-vous: jouer ensemble ou l’un contre l’autre?

S. Graf: Pour moi c’est clair, jouer ensemble! A. Agassi (réfléchit quelques instants puis regarde sa femme): Oui, c’est cela qui me plaît! Elle se déplace toujours aussi bien. Je me fais toujours du souci quand je suis de l’autre côté du filet et que je sais que ça lui fait de la peine. S. Graf: C’est vrai que nous nous préoccupons beaucoup l’un de l’autre. Nous voulons aussi prendre du plaisir. Or, quand nous jouons l’un contre l’autre, la pression est trop forte.

Quand vous étiez professionnels, vous avez tous deux joué en Suisse. Avec six victoires, Steffi détient toujours le record à Zurich. André, vous avez joué à Bâle. Quels souvenirs gardez-vous de votre passage en Suisse?

A. Agassi: Mon plus beau souvenir doit dater de 1986 si je ne fais erreur. Je cherchais à insérer un tournoi entre deux autres compétitions. Je me suis décidé pour Bâle. J’ignorais tout de cette ville, que je ne pouvais même pas situer sur la carte. Les matchs se sont très bien déroulés. Je suis parvenu en quart de finale et j’ai battu quelques bons joueurs. C’est là que j’ai réalisé pour la première fois que je pouvais rivaliser avec les meilleurs. S. Graf: J’ai beaucoup de souvenirs magnifiques qui sont liés à Zurich, à la ville et à ses à-côtés. C’était aussi toujours parmi les meilleurs moments de l’année parce qu’il s’agissait d’une compétition indoor et que je préfère jouer à l’intérieur. Je garde aussi de très bons souvenirs d’activités extra sportives, par exemple lorsque j’ai pu voler au-dessus des montagnes en hélicoptère. J’aime les montagnes, le lac et la gastronomie. Lorsque nous nous sommes rencontrés avec André, je lui ai toujours parlé de Zurich avec enthousiasme. J’ai même pensé que je pourrais peut-être un jour m’établir dans la région. A. Agassi: Très vite je lui ai promis que, pour peu qu’elle reste avec moi, je reviendrai un jour à Zurich en sa compagnie.

Puis vous avez déménagé à Las Vegas…

S. Graf (rit): Oui, c’était simplement un peu plus loin que ce que j’avais imaginé.

N’avez-vous jamais eu de problème avec ce climat désertique?

S. Graf: Non, encore que je ne sois pas une inconditionnelle du soleil. Je n’affectionne pas spécialement la chaleur. Quand il fait très chaud, nous passons simplement un minimum de temps à l’extérieur. En été, nous sommes souvent en Europe. Nous voyageons aussi volontiers quand les enfants ne sont pas en classe.

Vous êtes deux athlètes qui ne subissez pas encore les effets de l’âge comme nous les ressentons nous-mêmes…

S. Graf: Si, si, beaucoup de choses deviennent plus difficiles! A. Agassi: La vie est plus compliquée mais, lorsqu’il s’agit d’éléments importants, nous nous débrouillons. Le sport fait partie de notre existence. Nous connaissons notre corps et sommes assez efficaces pour entretenir notre forme. Quatre ou cinq fois par semaine j’accomplis un programme de fitness, de cardio et d’haltères. Quand j’ai des matchs à disputer, je me prépare durant plusieurs semaines sur le court. C’est aussi important de prendre du temps pour cela.

Les enfants du coupe Jaden Gil et Jaz Elle. (Photo: Dukas)
Les enfants du coupe Jaden Gil et Jaz Elle. (Photo: Dukas)

Vos deux enfants, Jaden Gil, 11 ans, et Jaz Elle, 9 ans, ne semblent pas particulièrement enthousiasmés par le tennis…

S. Graf: Le baseball et la danse les intéressent au premier chef. Mais ils aiment tous les sports. La passion de Jaden est le baseball. Mais, s’il se trouve sur un terrain de golf, il y prend du plaisir. Idem pour le basketball. Nous pratiquons beaucoup d’activités en famille. Le snowboard, par exemple. Tout le monde en fait ses délices. Nos enfants ont hérité de notre énergie. A. Agassi: C’est vrai que nous sommes très actifs dans le domaine du sport. Ce qui compte aussi c’est ce que nous apportons à nos enfants. L’essentiel, ils l’apprennent de nous.

A travers vos enfants, revivez-vous votre propre parcours, celui qui vous a conduit à tout sacrifier pour le sport professionnel?

S. Graf: A côté du tennis, le temps a souvent manqué pour d’autres activités. Nous pouvons nous rattraper maintenant. Nous ne nous serions par exemple jamais mis au snowboard si nos enfants ne nous y avaient pas poussés. Jaz fait volontiers de l’équitation. Eh bien, grâce à elle, je suis remontée sur un cheval, pour la première fois depuis très longtemps. Il est important d’avoir des activités en commun. A. Agassi: Avant d’avoir des enfants, j’éprouvais toujours le sentiment qu’il manquait un élément important dans mon existence. Maintenant, ma vie est équilibrée parce que je profite du luxe de pouvoir passer du temps avec mes enfants, ce que beaucoup de parents ne peuvent faire car ils doivent travailler.

Avez-vous découvert de nouveaux centres d’intérêt? A quelles occupations consacrez-vous aujourd’hui le temps dont vous manquiez précédemment?

S. Graf: Sans l’ombre d’un doute, la famille figure aujourd’hui au centre de mes activités. Je suis surprise par les nombreux loisirs des enfants une fois les devoirs scolaires accomplis: baseball, danse, peinture, piano. A. Agassi: … Et ensuite le repas du soir, le bain et le lit! S. Graf: Il se passe toujours quelque chose. C’est un véritable défi de tout coordonner. Idem le travail que j’accomplis au sein de ma fondation. J’essaie de m’y mettre le matin quand les enfants sont à l’école. Il n’empêche: il est bien que les enfants occupent la première place. A. Agassi: De la même manière, je suis plus occupé que jamais. Entre les affaires et les fondations, je dois constamment jouer avec mon agenda. La vie est un équilibre permanent.

D’une manière générale, les enfants jouent un rôle important dans votre vie. Le match exhibition de Zoug est organisé au profit de «Children for tomorrow», l’œuvre de bienfaisance de Stefanie. De votre côté, André, vous soutenez une école à Las Vegas. Pour quelles raisons concentrez-vous votre engagement sur les enfants?

A. Agassi: Je communique facilement avec les enfants. Je suis touché par leur innocence et sensible à l’importance de leur avenir. Il est plus compliqué de savoir comment leur venir en aide. La formation est leur atelier pour le futur. L’aventure a été plus longue encore à Las Vegas avant que j’aboutisse dans le secteur de l’éducation avec mon école préparatoire (Andre Agassi College Preparatory Academy, ndlr.).

Comment vous répartissez-vous les tâches à domicile? Qui est le plus strict? Qui adopte le plus volontiers le comportement de ses propres parents?

A. Agassi: D’une manière ou d’une autre, nous nous emparons de nos parents. Parfois nous les prenons tels qu’ils étaient et, parfois, tels que nous aurions voulu qu’ils soient. Chaque génération consacre beaucoup de temps à offrir à ses enfants ce dont elle n’a pas disposé elle-même. En cela, elle oublie de leur donner ce qu’elle possède en propre. Chacun bénéficie de points forts et de points faibles. Assurément, les capacités organisationnelles sont un des atouts de Steffi. Elle a toujours une longueur d’avance. Il faut s’en réjouir quand on veut imprimer un rythme à sa famille. Moi je suis plutôt celui qui perd patience. Et les enfants savent très bien quand je suis à bout. S. Graf: Nous savons très bien nous coordonner. Nous communiquons aussi en permanence.

Votre relation s’inscrit donc au beau fixe?

A. Agassi: Nous avons besoin de buts et de centres d’intérêt communs. C’est le cas en ce qui nous concerne. Nous affectionnons le temps que nous passons avec notre famille et nos amis. Nos amis font partie de notre existence. Dans la vie, nous nous concentrons sur l’essentiel et le plus judicieux. Si nous sommes faits l’un pour l’autre, nos ressemblances et nos différences nous enrichissent. Il s’agit d’un bon équilibre. L’organisation de notre temps constitue aussi un facteur important. Nous n’avons pas de solution miracle à faire valoir mais, pour qu’une relation fonctionne, il convient de pouvoir partager ses soucis.

Est-il vrai que Heinz Günthardt, qui était à l’époque l’entraîneur de Steffi, était considéré comme l’homme qui faisait gagner les matchs?

S. Graf: Oui, Heinz était l’entremetteur. A. Agassi: Oui, il était utile… (ricanements!) S. Graf: Beaucoup de coaches servent d’intermédiaires… (rires!)

Ne seriez-vous pas tentés par une activité de coach?

S. Graf: J’éprouve toujours du plaisir à regarder un match de tennis et je suis impliquée dans le programme «Adidas Team». A chaque fois, il faut venir deux semaines à Las Vegas pour se préparer à jouer sur les surfaces dures. C’est agréable d’aider la jeune génération et de lui prodiguer des conseils en faisant valoir ses propres expériences. Parfois, on déborde largement de ce qui se passe sur le court à proprement parler. Il reste que, pour épauler efficacement un joueur, on doit voyager durant 20 à 25 semaines. Or, à cela, aucun de nous deux n’est prêt. A. Agassi: C’est juste! Nous parlons volontiers de tennis avec les jeunes. Mais coacher correctement un joueur constitue un défi d’une autre nature. On doit investir beaucoup de temps. Ce qui m’est impossible. Raison pour laquelle je ne suis pas intéressé.

Le tennis professionnel est un univers sérieux. A part les légendaires clowneries de Barahmi et de Leconte, qu’est-ce qui vous fait encore rire?

S. Graf (cherchant l’aide de son mari): Comment s’appelle cette série télévisée, «Bang Theory»??? A. Agassi: Oui, «The Big Bang Theory» (sitcom américaine créée par Chuck Lorre et Bill Prady, diffusée sur CBS, ndlr.) C’est une série marrante. L’avenir des uns et des autres est constamment bousculé.

A propos d’avenir, Roger Federer se retirera un jour ou l’autre –une situation que vous avez personnellement déjà vécue. Doit-il s’attendre à un choc? Quels conseils pourriez-vous lui prodiguer pour son après carrière?

A. Agassi: Nous avons constaté que, pour d’autres joueurs aussi, cette transition pouvait être difficile. En ce qui nous concerne, les choses ne se sont pas trop mal passées. Je crois que Steffi est d’accord avec moi. Si j’avais pu en anticiper les bienfaits, je serais certainement parti plus tôt. S. Graf: La carrière de Roger est si riche. Tant d’expériences et de souvenirs! Quand il prendra une autre direction, il découvrira sans doute avec bonheur tout ce que l’existence lui réserve encore. Avec deux enfants, une femme et une fondation, sa vie sera bien remplie. Il ne va pas s’ennuyer.

A ce stade de sa carrière, peut-il encore s’améliorer?

A. Agassi: Difficile à dire! J’ai cessé de conjecturer à son propos. Roger ne peut plus me surprendre. Il peut encore m’impressionner. Lorsqu’on prend de l’âge, on doit veiller à bien canaliser ses énergies. S’il y parvient, il peut gagner en efficacité et continuer à représenter un danger sur les courts. Son problème est de se mesurer avec le meilleur joueur de tous les temps. Il a 31 ans. Bientôt 32. Peut-il encore être meilleur que le meilleur de tous les temps? Cette barre, il l’a déjà fixée à la bonne hauteur. Je ne sais pas s’il peut encore la déplacer. Et s’il peut encore jouer mieux que jusqu’à maintenant. S. Graf: Il sait très bien mesurer son effort. Il se prépare de manière optimale aux grands événements et il est prêt à les affronter. Il sait quand et comment atteindre le point culminant. Sa carrière est simplement remarquable.

Auparavant, vos journées étaient rythmées par vos victoires. Pour vous, de quoi se compose aujourd’hui une journée parfaite?

A. Agassi: Par l’équilibre de tous les éléments importants qui ponctuent notre vie. En ce qui nous concerne, cela veut dire le temps que nous passons avec nos enfants et nos amis, ce que nous réussissons dans notre travail, la manière dont nous nous engageons pleinement avec notre corps et notre tête. Chacun peut peindre ce tableau à sa manière. Concrètement, une journée est réussie si, durant ce laps de temps, on parvient à accomplir tout ce qui nous est cher.

Auteur: Marlène von Arx

Photographe: Serge Höltschi