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3 février 2014

La gouvernance d’entreprise pour les nuls

Le concept est tendance: on parle de gouvernance d’entreprise des sociétés cotées en Bourse jusqu’aux PME. Chacun y va de son code. Pionnier en la matière au niveau international, le grand financier genevois André Baladi fait le point.

André Baladi, spécialiste en gouvernance d'entreprise
André Baladi: «La question de la 
rémunération des dirigeants devrait être évoquée.»

A quoi sert finalement la gouvernance d’entreprise?

A défendre les intérêts de tous les actionnaires, qu’ils soient des individus ou des institutions et notamment les intérêts des retraités, ainsi que des veufs, veuves, orphelines et orphelins – rassemblés par les grands fonds de pension qui se préoccupent d’assurer les retraites à long terme. Plus généralement, la gouvernance d’entreprise veut surtout inciter les sociétés à gérer leurs affaires en fonction des actionnaires, à éviter de tricher, de cacher les pertes.

Comment concrètement?

En fondant le premier réseau international de gouvernance d’entreprise baptisé International Corporate Governance Network (ICGN) , il y a dix-sept ans, nous avons édicté le premier code de bonne gouvernance d’entreprise avec dix principes fondamentaux comme la transparence des comptes, le respect des droits de vote des actionnaires avec le principe de base une action = un vote. Il s’agit là de prendre en considération le nombre d’actions que les actionnaires ont et cela leur donne leur nombre de voix. Limiter la représentativité de certains actionnaires à 2%, 3% ou 5% comme ça se trouve encore ne serait plus tolérable.

Cela signifie que vous, les fonds de pension rassemblés dans l’ICGN, n’investissez que dans des entreprises qui respectent ces principes?

Non. Nous investissons dans toutes les entreprises cotées en Bourse. Vous savez, aujourd’hui, des codes de gouvernance d’entreprises, il y en a beaucoup. On a recensé au moins 250 codes nationaux. Cependant, les plus importants sont les deux codes internationaux, soit le nôtre, celui de l’ICGN, qui a été développé par des actionnaires, ainsi que celui de l’OCDE développé par des organismes étatiques.

Sont-ils réellement suivis?

Au départ pas du tout. Maintenant la majorité s’y essaie. Les diverses législations de par le monde n’obligent toutefois pas nécessairement au respect de ces deux codes, ni des divers codes nationaux. Et ils ne sanctionnent pas toujours suffisamment les dégâts occasionnés.

Et en particulier en Suisse?

La Suisse a son propre code. Elle n’est pas très active à l’ICGN. Mais nous avons avec nous Dominique Biedermann et sa fondation Ethos qui regroupe des grands fonds de pension à Genève. Globalement, en Suisse, les codes sont affectés par la problématique du secret bancaire. De mon point de vue, les Suisses ne se sentent pas assez préoccupés par cette question. Pourtant, la gouvernance d’entreprise aura de plus en plus d’impact sur le pays, qu’on le veuille ou non; elle est d’ailleurs à nouveau actuelle avec les attaques contre le secret bancaire.

On cite pourtant la Suisse comme exemple en matière de gouvernance d’entreprise depuis ce printemps avec l’adoption de l’initiative Minder qui entend limiter la rémunération abusive des dirigeants…

L’initiative Minder ne peut guère avoir d’influence sur les grandes sociétés multinationales. Les rémunérations des dirigeants, même quand elles s’élèvent à plusieurs dizaines de millions par an, ne peuvent avoir d’impact significatif là où les chiffres d’affaires s’élèvent à plusieurs dizaines de milliards comme chez Nestlé (avec un chiffre d’affaires de 92,2 milliards pour un bénéfice net de 10,6 milliards en 2012) ou Novartis (chiffre d’affaires de 51,7 milliards de francs pour un bénéfice net de 11,7 milliards).

La rémunération des dirigeants fait pourtant partie des principes de gouvernance d’entreprise et notamment de votre ICGN, alors dans quel sens faut-il l’entendre?

En effet, la question de la rémunération des dirigeants devrait être évoquée. Elle devrait être proportionnée aux résultats financiers des entreprises et tenir compte de la position de l’entreprise dans son marché, ainsi que du niveau des rémunérations des dirigeants internationaux. Ce niveau est différent de celui des dirigeants nationaux, en Suisse ou ailleurs.

Vous désapprouvez la double casquette, à savoir les patrons d’entreprise qui assumeraient aussi la fonction de président du Conseil d’administration?

Absolument. Mais la double casquette des dirigeants est en voie de disparition, même aux Etats-Unis où elle est surtout pratiquée. En Suisse, Daniel Vasella est l’un des derniers grands patrons helvétiques à l’avoir abandonnée en 2010. Chez Nestlé, Peter Brabeck y avait renoncé quelques années avant.

Aujourd’hui, on perçoit les actionnaires comme des méchants. Leur pression est mal vue. Si, par appât du gain, ils prennent de plus en plus de pouvoir, n’est-ce pas dangereux?

Il faut bien distinguer les fonds de pension qui se préoccupent des retraites à long terme de certains investisseurs, contrairement aux Hedge Funds qui ne s’intéressent qu’à des succès spéculatifs à court ou moyen terme, par exemple dans certaines grandes banques qui ont subi des revers financiers en la matière. Les grands fonds de pension s’efforcent désormais d’éviter les Hedge Funds spéculatifs à court ou moyen terme. Le problème vient plutôt d’entreprises qui ne sont pas sérieuses, dont les dirigeants spéculent éhontément à court terme, pour faire de l’argent en utilisant l’argent des autres, générant de grandes pertes et un mouvement de panique. Pour moi, pour les fonds de pension, la Bourse c’est toujours le long terme.

La Bourse, c’est votre passion depuis toujours?

Depuis tout petit quand mon père, chirurgien dentiste, avait investi à la Bourse. Vous savez, avant le développement des fonds de pension, les chirurgiens dentistes comptaient parmi les plus importants investisseurs.

Vous travaillez à défendre les retraites, mais vous-même, à bientôt 80 ans, n’en prenez pas!

Ma femme apprécierait votre remarque. C’est vrai qu’il faut que j’arrête certaines activités, mais je ne sais pas encore lesquelles!

© Migros Magazine - Isabelle Kottelat

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Alban Kakulya