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25 janvier 2014

André Langaney: «L’amour est une tragique erreur du sexe»

Comprendre les mécanismes de la sexualité, c’est comprendre l’évolution des espèces animales et humaine. Rencontre avec le généticien André Langaney.

André Langaney, généticien.
André Langaney est spécialiste de l’évolution et de la génétique des populations.

«L’amour est une tragique erreur du sexe», «les races sont des concepts culturels»: pour un Normand, vos propos sont tranchés et provocateurs…

J’ai longtemps été un homme de musée. Quand on fait des expositions, le premier problème c’est de faire venir les gens! D’ailleurs, l’affiche de l’exposition «Tous parents, tous différents» était une pub pour des jeans que nous avons détournée pour illustrer la diversité humaine.

La diversité humaine, c’est justement votre terrain de recherche?

La génétique moléculaire des populations humaines essaie de reconstituer l’histoire des peuplements humains depuis leur origine animale jusqu’aux humains modernes. Notamment pour savoir qui on est et d’où on vient.

Et justement, d’après vous, les races ne sont pas ce que l’on croit…

Ce sont des constructions sociales et secondairement «scientifiques» de l’anthropologie coloniale. On a créé des races pour créer des hiérarchies permettant l’exploitation scandaleuse de certains peuples. Mais l’étude de la diversité génétique montre 85% de différences entre les individus dans les populations et seulement 15% entre les continents ou les populations d’un même continent. On pensait trouver les gènes des noirs ou des blancs parce qu’on se fiait aux apparences, à la couleur de la peau, mais les gènes n’ont pas de frontière.

La sélection naturelle a créé une grande diversité qui ne se prête pas à une classification cohérente en races.

La preuve lors de transfusions sanguines: le sang d’un frère peut tuer, celui d’une personne d’une autre couleur de peau sauver.

Justement, vous vous intéressez aux applications pratiques que permet l’étude des gènes, lesquelles par exemple?

Le système de compatibilité des greffes d’organes. Ou l’étude des gènes qui conditionnent la réponse aux médicaments.

C’est-à-dire?

En donnant la même dose à trois personnes avec la même pathologie, le même poids, le même sexe, les mêmes conditions de vie, on guérit le premier, on empoisonne le deuxième et on ne fera aucun effet au troisième! Les médicaments sont dégradés dans le foie par des enzymes plus ou moins actives. Chez certains, elles dégradent les médicaments à toute vitesse, donc ils ne feront aucun effet, chez d’autres, c’est à la bonne vitesse et ça permet de traiter la maladie, chez les troisièmes, elles les dégradent trop lentement ou pas du tout et ça les intoxique. Les trois cas sont conditionnés par des systèmes génétiques monstrueusement compliqués. C’est le genre de problématiques qui m’intéresse.

Comment êtes-vous devenu Monsieur Sexualité du monde animal et humain?

Alors que je travaillais au Muséum de Paris , je me suis retrouvé responsable d’une exposition sur l’histoire naturelle de la sexualité. Les mécanismes de la reproduction sont importants pour comprendre l’évolution humaine et animale. On a fait un recensement de toutes les modalités de la sexualité à travers les plantes, les animaux et les sociétés humaines.

Que disent-elles de notre évolution?

L’effet de la sexualité, c’est d’accroître la diversité génétique

Elle prend des gènes de deux lignées différentes et les recompose dans un individu donné. Qui sera unique. Tous les individus sont différents. Le biologiste allemand August Weissmann l’a compris en 1896 déjà: puis il a fallu soixante-dix ans avant qu’on le redécouvre avec les problèmes de greffes. C’est le mécanisme de base de l’évolution. La sexualité fabrique du différent à chaque génération. Et sépare les espèces.

Pourtant, il existe des animaux différents qui peuvent se reproduire ensemble, comme l’âne et le cheval?

Oui, mais ils fabriquent des bardots et des mulets qui sont stériles, donc sans aucun avenir. En revanche, le lion et le tigre, qui vivaient autrefois sur les mêmes territoires, font aussi des descendants hybrides qui sont, eux, féconds. On devrait les classer dans la même espèce!

A part les hybrides stériles, comment la nature assure-t-elle la séparation des espèces?

Parfois c’est par la forme des organes sexuels. Si papa n’entre pas dans maman, il n’y a pas de bébé! La nature a aussi inventé plein de dispositifs. Chez certains scorpions, le mâle pose au sol une sorte d’épingle à cravate avec une goutte de sperme dedans. Monsieur scorpion va prendre Madame par les pinces et l’accrocher sur le dispositif. C’est un exemple de transfert indirect. Le mâle fabrique un gadget pour la femelle. Certains sont complètement folkloriques et peu efficaces. Tout cela dans un immense gaspillage.

Si Dieu a inventé tout ça, il était vraiment pervers!

Il n’y a donc pas de logique?

On n’est pas dans une nature optimisée comme le pensent les sociobiologistes ou les psychologues évolutionnistes. Des pseudo-sciences selon lesquelles les espèces seraient toujours en compétition.

Vous n’êtes donc pas d’accord avec la sélection naturelle de Darwin?

Si, mais la sélection naturelle, ce n’est pas ça. C’est survivre assez pour arriver à l’âge de la reproduction et faire assez de descendants qui puissent se reproduire un jour. Ce sont des conditions minimales. Il n’est pas question d’être le meilleur partout. Ceux qui survivent ne sont pas les plus aptes. Ce sont les aptes qui ont de la chance. Il y a bien certaines espèces où la compétition est très importante, là où la survie des jeunes est très faible comme chez les harengs où, pour 80 000 œufs pondus, il y a un survivant. Chez les manchots empereurs qui se reproduisent par -80 degrés, le moindre écart dans l’anatomie ou les comportements et tout s’arrête. Ce qui fait qu’en apparence ces animaux ont l’air d’être tous identiques. Mais ce n’est pas le cas.

Chez les humains, en quoi l’amour pose-t-il problème?

L’amour est l’un des multiples mécanismes qui permettent de réunir des partenaires, comme l’odeur, les danses, la contrainte ou des signaux visuels, avec le même résultat: la fécondation. Mais il n’est plus très efficace, car il détourne la sexualité. On fait l’amour pour avoir du plaisir et on se dispense de faire des enfants!

Et encore, vous dites que la sexualité des humains est ridicule par rapport à celle du monde animal!

Dans toutes les perversions humaines, je n’ai jamais vu de choses aussi compliquées que chez les mille-pattes, par exemple, où le mâle va rouler des boulettes de terre, les arroser de sperme avant de les introduire dans les vulves de la femelle. On est d’une grande banalité à côté de ça!

On peut même retrouver toutes les perversions humaines sous forme de mécanismes naturels chez différentes espèces animales.

Chez certains poissons de lacs est-africains, les partenaires font des pariades lors desquelles la femelle pond ses œufs et les ramasse dans sa bouche. Puis elle va titiller la nageoire arrière du mâle et lui fait un tel effet qu’il va lâcher un nuage de sperme. La femelle le récolte dans sa bouche et il féconde ses œufs. Voilà une fellation efficace!

Les humains modernes n’ont donc rien inventé…

Non, jusqu’aux leurres supranormaux, extrêmement fréquents dans notre société. Autrement dit, plus c’est gros, plus ça marche. Certaines espèces de poisson arborent sur leurs nageoires de grosses taches rondes de la forme des œufs: une structure efficace pour attirer la femelle. Chez les humains, ce sont tous ces dispositifs qui exagèrent les caractéristiques sexuelles, tels les lèvres, les seins, les fesses. Comme ces anciennes culottes rembourrées devant que portaient les hommes autrefois! Certains considèrent même la cravate comme une symbolisation virtuelle d’une exhibition de pénis!

© Migros Magazine - Isabelle Kottelat

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Alban Kakulya