Archives
2 novembre 2015

«Le secret est une dimension essentielle de l’être»

Dans son essai «Défense du secret», la psychanalyste et philosophe française Anne Dufourmantelle dénonce la quête de transparence absolue actuelle. Selon elle, ce règne de l’aveu est source de déshumanisation et il est temps de revenir à davantage d’intime et à la dimension spirituelle et psychique de l’intériorité.

Anne Dufourmantelle photo
Pour trouver le bonheur, il faut savoir conserver une part de mystère, estime la psychanalyste française.

Dans votre nouvel essai, vous prônez le retour à la discrétion et à l’inavoué. Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire un texte à rebours des tendances actuelles?

A la base, je suis de nature plutôt positive. Mais voilà vingt ans que je vois défiler des patients, et je ressens un signal d’alarme toujours plus fort en réalisant que leurs conditions de vie s’altèrent. Ils se plaignent d’être toujours plus fatigués, plus épuisés, plus usés. Pire: certains ne se plaignent même plus, ils viennent me voir en me disant qu’ils ne savent pas vraiment pourquoi ils ressentent une sorte de tristesse et de fatigue constante. C’est encore plus alarmant, parce que cela signifie qu’ils n’arrivent même plus à s’avouer que quelque chose d’essentiel leur manque.

Comment expliquez-vous ce mal-être?

Je me suis demandé pourquoi une société libérale qui nous offre l’idéal de liberté et d’ouverture à laquelle on aspire collectivement en vient à devenir toxique pour chacun et à mettre l’humain en danger. Et j’ai réalisé que chacun de nous participe actuellement à une servitude volontaire: on est sommé de vivre sa vie en direct tout le temps, d’être le plus transparent et le plus prévisible possible. L’aveu est devenu la norme, et toute résistance aux diktats sociaux est considérée comme une trahison.

Pourtant, les gens ne semblent-ils pas apprécier et rechercher cette situation – avec les profils Facebook, par exemple?

Aujourd’hui, le grand syndrome, c’est le narcissisme. Plus on développe une apparente grande confiance en soi, mieux c’est perçu. Mais en parallèle, la société banalise l’individu: tout le monde est remplaçable, on est ramené à une fonction, un numéro. Et cette situation pousse les gens à vouloir se singulariser, à sortir du groupe et de l’anonymat pour lutter contre le sentiment d’une vie banale, l’impression d’être pris au piège au milieu d’une chaîne d’individus tous semblables.

Ce narcissisme n’est-il pas étroitement lié à notre monde de l’image?

Il est vrai que la société du spectacle a pris de plus en plus de place. On est dans le divertissement, même s’il n’est pas seulement négatif, loin de là. La multiplication des images est sans commune mesure avec ce qu’on vivait avant. C’est l’un des grands facteurs de bouleversement de ces cinq à dix dernières années, et le phénomène s’est développé si rapidement que les gens manquent de distance pour s’en protéger. Résultat: le fantasme est devenu crucial, presque davantage que l’objet lui-même.

Mélancolie, perte d’identité, anesthésie: votre vision de la société actuelle est franchement alarmante…

La société matérialiste dans laquelle nous vivons exige de tout savoir de nous, de manière à nous rendre dociles et transformer nos désirs en besoins. Pour nous faire croire que nous sommes uniques, elle crée des codes VIP, des accès privilégiés, mais ce ne sont que des écrans de fumée et les règles du jeu sont en réalité sans cesse transgressées par les acteurs mêmes qui les ont mises en place. Dès lors, comment l’humain peut-il encore posséder une stabilité et des repères?

Vous prônez donc le retour à l’intime pour se protéger de l’aliénation...

Que ce soit sous l’emprise perverse de quelqu’un ou celle de la société actuelle, ce n’est pas ce qu’on nous fait qui est grave, mais ce qu’on nous fait croire. On perd ainsi le chemin vers notre vérité intérieure. Pour la retrouver, il faut donc revenir à l’émotion, aux sensations, réapprendre à se faire confiance et se recréer un sol stable. Parfois, notre sol intérieur est si mouvant qu’on ne s’en rend même pas compte. Il est nécessaire de s’ouvrir autrement, de lire plutôt que de surfer sans cesse sur des séries, faire du sport, resolliciter son imaginaire et opposer aux tours de passe-passe de la société un infini intérieur. Car si les codes VIP peuvent être hackés, notre for intérieur, lui, ne pourra jamais l’être.

Mais que dire aux jeunes, qui ne semblent exister que par la transparence et l’identification aux autres?

Je vois en effet beaucoup de jeunes de 20 ans, qui ont une difficulté folle à ne rester ne serait-ce qu’une heure seuls avec eux-mêmes. Je leur dis qu’en étant seuls, sans écrans, ils développent tout un imaginaire, ainsi que des sensations qui ne peuvent naître que dans cette situation. Je leur propose aussi de découvrir qu’ils ont plusieurs facettes en eux-mêmes, et leur conseille ensuite d’aller tout le temps s’y abreuver pour trouver la force d’être eux-mêmes.

L’intime équivaut donc aussi à la solitude?

Oui, je suis effectivement pour en réhabiliter certaines formes. On peut échapper au mauvais isolement en favorisant des plages de belle solitude, propices à la création. Certains sont d’ailleurs plus protégés des diktats sociaux que d’autres, à ce niveau-là: ceux qui écrivent, les musiciens, tous ceux qui suscitent d’autres imaginaires.

Pour vous, intimité signifie aussi secret. Est-il si néfaste de se dévoiler?

La création, la métamorphose, le retour à l’intime ne peuvent naître que dans le calme, l’obscurité et le secret. Garder des choses pour soi, cela signifie avoir la force intérieure nécessaire pour le faire. Et cette force nous donne notre identité et une forme de liberté. Le secret est ainsi une dimension essentielle de l’être, un jardin qu’il s’agit de cultiver pour pouvoir s’y régénérer.

Et dans le couple, qu’en est-il de cet intime?

Dans les couples, entre amis, on veut maintenant tout savoir de l’autre. C’est une pulsion qui fait beaucoup de dommages, car tout savoir peut s’avérer dangereux, et tue par ailleurs irrémédiablement le désir. Au fond, on pourrait se dire qu’on a le choix de respecter les secrets de l’autre, sachant qu’une part de mystère favorise l’intérêt à l’autre. Et réciproquement: garder ses pensées, ne pas tout dire, cela ne signifie pas pour autant être malhonnête. C’est simplement un acte de résistance qui permet de conserver une forme de liberté et de singularité qui suscite le fantasme.

N’y a-t-il pas, malgré tout, un aspect positif lorsqu’on dévoile un secret? Une notion de confiance faite à l’autre?

En tant que psychanalyste, je suis la première à dire qu’il y a effectivement aussi des secrets qu’il faut lever. Des secrets très empoisonnants, qu’il est important de mettre en lumière. Mais dans les autres cas, le fait de partager un secret ne renforce pas réellement de lien. Car même si celui qui le reçoit a l’impression d’être ainsi différencié des autres, celui qui le dévoile s’arroge systématiquement un petit pouvoir. Celui qui passe du secret au mensonge met quant à lui son interlocuteur en danger, car il joue avec sa boussole intérieure.

Comment faire la différence entre le réel et le virtuel, la vérité et les beaux discours?

Je dirais que c’est le discernement de l’intelligence. Face à l’opacité des discours et des promesses quotidiennes, il faut exercer sa vigilance et s’appuyer sur sa capacité de force intérieure pour discerner le vrai du faux.

«La technologie se fera toujours plus invasive et la place publique prendra les dimensions planétaires de la toile», prédisez-vous. Mais finalement, est-il encore temps de réagir ou est-ce déjà trop tard?

Je crois qu’il ne faut pas avoir peur du monde qui vient, car aucune vraie et grande pensée ou projet ne naît de la peur. Mais il faut être vigilant et ne pas perdre de vue la nécessité de protéger notre monde intérieur face à un réel de plus en plus intrusif, et ce, sans pour autant craindre les métamorphoses nécessaires et qui caractérisent la vie même.

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Roberto Frankenberg