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22 avril 2014

Anticiper les conséquences du réchauffement climatique

Quels effets pourrait avoir une hausse des températures en Suisse? Plusieurs scénarios sont possibles. Eclairage de Christoph Raible et Kuno Strassmann du Centre Oeschger pour la recherche sur le climat de l’Université de Berne et coordinateurs de l’étude CH2014-Impacts.

Si certains secteurs, tels que la viticulture, pourraient tirer profit de températures en hausse, ce n’est pas que cas des glaciers.
Si certains secteurs, tels que la viticulture, pourraient tirer profit de températures en hausse, ce n’est pas le cas des glaciers.

Dans quel but l’étude CH2014-Impacts a-t-elle été menée?

Ce rapport met en évidence des conséquences du réchauffement climatique spécifiques à la Suisse, tenant compte notamment de ses différentes régions et de ses secteurs économiques. Il constitue donc une très bonne base de travail qui permettra, après des recherches complémentaires, d’imaginer des stratégies d’adaptation afin de faire face à cette hausse des températures. Ce qui ne doit pas inciter les politiques à ne pas agir pour limiter les émissions de CO2! Il est indispensable de se battre sur les deux fronts à la fois.

Ce rapport fournit des résultats chiffrés. Quels sont leurs avantages?

De nombreux effets du changement climatique sont déjà connus, mais jusqu’ici plutôt en termes qualitatifs, comme indiqués dans le rapport Le changement climatique et la Suisse 2050. Dans cette nouvelle étude, nous avons voulu fournir des résultats de type quantitatifs, ce qui permet des comparaisons plus objectives mais également de déterminer le degré de certitude des résultats. Ce qui est très important, par exemple, pour estimer les risques liés aux conséquences du réchauffement climatique en Suisse.

Kuno Strassmann et Christoph Raible (de g. à dr.), coordinateurs du rapport  CH2014-Impacts.
Kuno Strassmann et Christoph Raible (de g. à d.), coordinateurs du rapport CH2014-Impacts.

Depuis quelques années les nuits tropicales se font plus fréquentes tandis que la neige manque toujours plus dans les stations de ski. Est-ce le signe que le processus a déjà démarré?

Le climat a déjà commencé sa mutation au cours du XXe siècle. Dans notre étude, nous prenons comme point de départ la situation d’aujourd’hui, tout en tenant compte des changements qui se sont produits ces dernières années. Mais bien que nous percevions déjà les signes d’un changement climatique, des incertitudes importantes demeurent en ce qui concerne son évolution. Y compris dans un avenir proche!

La Suisse est plutôt gâtée en ce qui concerne l’approvisionnement en eau. Mais votre rapport montre que la qualité des sources pourrait diminuer à l’avenir…

C’est une hypothèse dont il faut tenir compte. Notre étude ne nous permet d’amener des résultats chiffrés qu’à propos de la température future des eaux souterraines. Mais nous savons qu’il existe un lien potentiel entre ces valeurs et la qualité des eaux. La température est une variable clé dans les processus biologiques et physiques! Si notre étude ne s’est penchée que sur les eaux souterraines, des températures plus élevées pourront avoir également des conséquences sur les rivières et les lacs.

Et c’est la biodiversité de manière générale qui pourrait connaître des changementsimportants partout dans le pays…

Le processus a déjà débuté dans certaines régions pour certaines espèces. En ce qui concerne les oiseaux, nous avons pu repérer qu’ils ont tendance à nicher à plus haute altitude (voir la carte ci-dessous). Pour les plantes aussi, le phénomène est déjà observable, même s’il se déroule moins rapidement… Il est plus difficile en effet pour ces dernières de se déplacer! Notre étude montre par exemple que les arbres, et plus particulièrement les hêtres en région de plaine, pourront souffrir davantage de sécheresse et de stress. Mais la biodiversité peut être influencée par bien d’autres facteurs que la température.

Evolution du nombre d’espèces d’oiseaux en Suisse en 2090 selon l’altitude.
Evolution du nombre d’espèces d’oiseaux en Suisse en 2090 selon l’altitude.

Avec la menace aussi d’une prolifération du bostryche.

Notre analyse à propos des épicéas montre que lorsque les températures augmentent, les bostryches se reproduisent plus rapidement. Si la belle saison s’allonge, il y a le risque que ces insectes passent de 2 à 3 générations par an. Ce qui occasionnera un stress supplémentaire pour certaines espèces d’arbres.

D’autres conséquences sont plus réjouissantes, notamment en ce qui concerne l’agriculture et la viticulture…

Notre étude laisse à penser en effet qu’une hausse modérée des températures pourrait être bénéfique à certains secteurs. C’est le cas de la viticulture dont le potentiel d’exploitation pourrait croître. Cette situation est attendue dans la première moitié du XXIe siècle, avant que les changements de températures ne se fassent trop importants. Après quoi, les dommages devraient prendre le dessus… Toutefois, ces résultats sont à prendre avec des pincettes, car nous avons affaire à un phénomène bien plus complexe qu’il n’y paraît et de nombreux autres facteurs peuvent influer sur ces deux domaines.

Votre rapport ne traite pas des événements extrêmes qui pourraient résulter d’un changement climatique. Pourquoi ce choix?

C’est une limite importante, certes, car il est très probable qu’avec le réchauffement climatique le nombre d’événements extrêmes augmentera de manière significative. Où et quand? Impossible pour l’heure d’y répondre avec exactitude. Il est plus facile en revanche de prévoir les conséquences au quotidien d’une hausse des températures.

Pourtant le directeur de l’agence météorologique mondiale a affirmé dernièrement que bon nombre d’événements météorologiques extrêmes qui ont frappé le monde l’an dernier sont attribuables aux changements climatiques causés par l’homme…

Les données accumulées permettent en effet de tirer cette conclusion générale, en moyenne sur toute la Terre. Cependant, le fait de répertorier davantage d’événements extrêmes sur ces cinq ou dix dernières années en Suisse ne constitue pas encore un signal très clair d’un effet du changement climatique. A l’heure actuelle, nous ne pouvons affirmer avec précision si ce type de phénomènes météorologiques aura lieu plus fréquemment sur un si petit territoire. Nous rencontrons le même problème lorsqu’il s’agit de prouver une hausse significative des températures…

Nous savons par exemple que l’été 2003 a été particulièrement chaud. Mais on ne peut pas affirmer avec certitude qu’il s’agit là d’un signe clair d’un changement climatique, donc d’une tendance générale plutôt que d’un cas isolé.

Il s’agit d’un processus très complexe et nous ne pouvons prédire à quelle fréquence de tels scénarios se produiront dans le futur.

Si les températures augmentent en hiver, peut-on espérer une baisse des émissions de CO2 grâce aux économies de chauffage?

L’étude montre un potentiel d’économie, bien que nous allions probablement chauffer plus que nécessaire pour maintenir notre confort, et consommer davantage d’énergie pour la climatisation en été. Cependant, il faut aussi se rendre compte de la réaction qui se produira dans les autres secteurs économiques. C’est ce que l’on nomme l’effet rebond indirect.

Car même si l’on se met à chauffer moins sa maison, les économies d’argent que l’on aura pu réaliser seront probablement dépensées dans d’autres biens ou activités gourmandes elles aussi en énergie: l’economie de chauffage n’occasionnera donc pas automatiquement une baisse des émissions totales...

Vous affirmez dans votre rapport que les effets indésirables du changement climatique peuvent être souvent réduits, voire même dans des cas particuliers transformés en avantage. Quels exemples d’actions proposez-vous?

Il est encore trop tôt pour répondre de manière définitive à cette question et il est important d’y associer les milieux concernés. Bien sûr, il existe certains cas pour lesquels on peut déjà identifier des mesures. La neige artificielle notamment est une solution à moyen terme assez simple pour répondre aux difficultés de certaines stations en hiver. Mais même dans ce cas-ci, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît, car il faut être sûr d’avoir assez d’eau et d’énergie à disposition pour fabriquer cette neige. S’il est difficile d’identifier des mesures, c’est aussi parce que nous n’avons pas encore pu identifier les liens qui existent entre les différentes conséquences du réchauffement climatique.

Est-il urgent d’agir?

En ce qui concerne la réduction des émissions de gaz à effet de serre, oui il est très urgent d’agir afin de restreindre le changement climatique à un degré gérable. Quant à l’adaptation, il ne s’agit pas tellement de réagir aux effets du réchauffement climatique qui jusque-là restent assez limités. La tâche est plutôt d’anticiper les risques futurs, qui peuvent se réaliser assez tôt dans certains domaines, comme le recul des glaciers. Il est également urgent d’agir dans le secteur de la sylviculture.

Puisque les arbres ont besoin de beaucoup de temps pour grandir, nous devons déjà réfléchir aujourd’hui aux forêts que nous voulons bâtir pour les générations futures et comment nous allons les entretenir.

© Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Raffael Waldner