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2 novembre 2014

Antoine Bailly: «Voulons-nous que deux ou trois villes dominent toute l’Europe?»

Le géographe Antoine Bailly explique l’émergence des mouvements régionalistes, comme en Ecosse ou en Catalogne, par la résistance à un monde globalisé et à la toute-puissance aveugle des Etats-nations.

Antoine Bailly, professeur de géographie et spécialiste des identités régionales.
Antoine Bailly: «L’Union européenne a peur des régions.»

Comment expliquer l’émergence un peu partout – Ecosse, Catalogne, Ukraine, etc. – de régionalismes revendicateurs, jusqu’à la sécession?

Très souvent les régionalismes ont été vus négativement, assimilés à des conflits religieux ou des guerres moyenâgeuses. Aujourd’hui, ils doivent être compris plutôt comme des renouveaux d’identité dans un monde de plus en plus global où les valeurs ont tendance à devenir les mêmes partout, qu’elles soient alimentaires, culturelles, musicales. En résistance à cela on assiste à un regain logique des identités locales.

La crise économique a-t-elle joué un rôle?

Le prix Nobel d’économie Paul Krugman a montré justement que les crises de ces dernières années n’avaient pas été seulement nationales, mais aussi et surtout régionales. Avec des disparités entre régions riches et régions pauvres qui se creusent, entraînant des mouvements identitaires, sociaux, politiques, qu’on a pu observer dans des pays aussi divers que l’Espagne, la Belgique, la Chine, le Soudan, la Turquie, la Tunisie, le Mali, le Brésil. Des régions qui deviennent pauvres, d’autres riches, comme la Catalogne ou l’Ecosse, cela donne des régions qui veulent se séparer.

Le cas de l’Ukraine semble un peu différent...

C’est qu’on assiste également en ce moment à un renouveau des empires. Dans la vision d’un Poutine, on n’attend pas la démocratie, on passe par l’armée et l’invasion pour faire bouger les choses. Mais ce mouvement s’appuie paradoxalement sur le régionalisme pour bâtir une nouvelle URSS. Alors que l’Union européenne fait l’inverse: on voit bien qu’elle a peur des régions.

Tandis que les fondateurs, comme Jean Monnet, s’appuyaient sur l’Europe des régions, les Etats ont créé finalement une Europe des nations.

Régionalisme rime souvent, pourtant, avec nationalisme...

Ce n’est pas une fatalité. C’est le cas certes, quand les conflits sont trop brutaux. Comme entre la Serbie et le Kosovo, où pour les Kosovars la seule solution était d’essayer de créer un Etat, difficilement viable pourtant sur le long terme. Tito avait bien compris comment fédérer en laissant des autonomies. Au contraire d’un Ceausescu qui avait voulu non seulement tout centraliser mais tuer les régions, allant jusqu’à raser les villages trop pauvres qui ne servaient à rien pour l’Etat.

Le non l’a emporté en Ecosse, le référendum catalan a été déclaré anticonstitutionnel. Le régionalisme n’est-il pas finalement un combat d’arrière-garde qui va s’essouffler?

Il faut voir pourquoi le non l’a emporté en Ecosse. Le gouvernement de Westminster a lâché du lest, a accepté de donner encore une plus grande autonomie aux Ecossais, qui ont ainsi obtenu une grande partie de ce qu’ils voulaient. Quant à la Catalogne, certes Madrid a jugé le référendum illégal, mais on peut imaginer que le vote consultatif que les Catalans organiseront quand même va déboucher sur 70, 75, si pas 80% de oui à l’indépendance.

N’empêche, le bilan reste maigre...

Des régions ont tout de même obtenu leur indépendance. Le Kosovo je l’ai dit est devenu un Etat-nation reconnu par l’Union européenne. La Crimée certes a été reprise manu militari, mais il y a quand même eu un vote. L’ancienne Tchécoslovaquie s’est scindée entre Tchèques et Slovaques sans la moindre guerre, grâce notamment à l’intelligence du président d’alors Vaclav Havel qui a su gérer les antagonismes de deux pays fondamentalement différents. Chez nous on peut citer l’exemple du Jura. Cela a marché parce que la Suisse n’a pas dit aux Jurassiens ce que l’Union européenne a dit aux Ecossais – si vous votez pour l’indépendance, vous serez hors de l’UE.

Régionalisme et Union européenne, est-ce vraiment inconciliable?

Je crois à la démocratie, à la participation des personnes qui ont envie de réaliser quelque chose alors qu’on tente de leur imposer, d’en haut, l’Etat-nation, une structure d’ailleurs récente à l’échelle de l’histoire. Au contraire de la Suisse qui est un ensemble de régions ayant décidé de vivre en commun, dans un mouvement qui part du bas. Je dénonce aussi depuis longtemps la régionalisation à la française, où ce sont des Parisiens, des énarques, qui vont décider qu’il faut réunir l’Alsace et la Lorraine. Croyez-vous que les Lorrains se sentent Alsaciens, et que les Alsaciens se sentent Lorrains?

La difficulté de la réforme des régions en France n’a-t-elle pas montré en tout cas que ce concept de région était plutôt flou?

Pas si flou que ça. Il y a plusieurs régions. La région des géographes, qui est la région naturelle, liée par exemple à des bassins de montagnes. Ensuite, il y a la région historique: dans ces bassins, des populations ont vécu pendant des siècles, ont développé leur langue, leur culture. Là-dessus sont nées des régions économiques, ce sont les bassins de l’emploi, faciles à mesurer. En associant ces trois régions, physique, historique et économique, on arrive déjà à un découpage relativement clair. On peut négocier ensuite sur les bouts de frontières.

Comment définiriez-vous la fibre régionale?

Les gens s’identifient, se sentent d’une région, d’un lieu. Les géographes appellent cela le sens des lieux. Vous êtes d’un territoire, vous y êtes né, il y a dans ce territoire non seulement les gens que vous connaissez mais une culture, un savoir-faire, qui ne sont pas neutres, y compris sur le plan industriel ou des services. A partir de là émergent des raisons de vouloir un peu plus d’autonomie.

Bref, la région c’est la panacée?

Non cela peut générer des guerres, notamment de religion, comme on l’a vu en Irlande. La Suisse à cet égard peut servir d’exemple. Les pays qui fonctionnent comme des Fédérations ou des Confédérations sont pour moi des pays plus équilibrés. Ils permettent notamment à leurs élites locales, à leurs habitants d’exprimer leurs souhaits en matière d’identité, de culture, de religion, d’économie, de droits politiques. Mais pour cela évidemment il faut un long passé démocratique pour que les gens, avant de prendre les armes, commencent par respecter la voix de la discussion, du vote.

Les mouvements régionalistes sont néanmoins souvent portés par des groupes proches de l’extrême gauche ou de l’extrême droite...

Etre régionaliste ne signifie pas défendre à tout crin les revendications régionales les plus dures, mais il s’agit au moins de les comprendre, d’évaluer le potentiel régional, de voir ce qui est viable. C’est quand on ne fait rien face à ces revendications que les populations mécontentes se tournent vers les extrêmes. Il faut laisser s’exprimer les gens, leur laisser gérer leur propre territoire. Depuis 1989, la chute des Murs, soit en vingt-cinq ans, il y a eu en Europe 14 200 kilomètres de nouvelles frontières. Cela correspond à une tendance lourde, on ne peut pas être aveugle devant ça. On est loin de l’Etat unique annoncé par Montesquieu ou de la fin de la géographie prédite plus récemment par d’autres.

Tout cela ne va-t-il pas à l’encontre du fait que les populations se déplacent, émigrent de plus en plus, à l’encontre de sociétés de plus en plus multiculturelles?

Les deux éléments existent, dans une sorte de tension. Nous vivons d’une part dans un monde mondialisé, à l’époque du fast-food, d’une mondialisation des habitudes. D’autre part, se créent des mouvements de slow-food ou des microbrasseries. De la même façon, en réaction à un monde qui serait dirigé par les Nations Unies, émergent une série de demandes comme la possibilité pour des personnes de s’exprimer dans leur langue, leur culture et de valoriser leurs identités. Dans le monde libéral qui est le nôtre, si les régions ne se défendent pas, elles seront marginalisées, on se retrouvera avec deux ou trois grandes villes qui vont dominer l’Europe, genre Paris, Francfort. Est-ce cela que nous voulons? Ou voulons-nous que les gens puissent continuer à vivre au pays?

Pour une vie locale, il faut un pouvoir local, une production locale, une culture locale. Elle existe. Quand on l’a tuée, il est trop tard.

© Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens