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2 août 2014

Hans Wolff: «Après le drame de la Pâquerette, les approches humanistes de la prison en ont pris un sacré coup...»

Responsable du nouveau service de médecine et psychiatrie pénitentiaires des HUG, le Dr Hans Wolff défend les intérêts des détenus. Une tâche difficile à l’heure où le monde carcéral est pointé du doigt, notamment après le drame de la Pâquerette.

Hans Wolff
Hans Wolff: «Notre but est d’appliquer la même médecine que partout ailleurs.»

Du drame de la Pâquerette à la remise en question du secret médical en prison, en passant par l’ouverture de Curabilis, le monde carcéral connaît une période mouvementée. Les défis de la médecine pénitentiaire sont-ils plus difficiles à assumer aujourd’hui qu’il y a une trentaine d’années?

Ce n’est pas si évident de comparer. Les pressions politiques et médiatiques sont certainement plus prononcées actuellement, mais nous jouissons également d’un immense avantage: depuis les années 1990, il existe un cadre international visant à donner une ligne directrice à la médecine pénitentiaire. Il y a des règles fondamentales à respecter, qui permettent notamment d’assurer la même qualité des soins en prison que celle garantie par l’assurance de base LAMal. Cela facilite notre travail et nous permet de mieux défendre les intérêts de nos patients et de l’institution, notamment dans les cas où l’on souhaiterait limiter les droits des détenus, comme l’accès aux soins ou la confidentialité.

A propos de confidentialité, que pensez-vous du projet de loi du Conseil d’Etat genevois de limiter le secret médical en prison? (ndlr: projet de loi qui vient d’ailleurs de recevoir un préavis défavorable de la Commission des visiteurs de prison du Grand Conseil)

Par devoir de réserve envers mon employeur, je ne peux pas me prononcer sur le projet de loi du gouvernement genevois. Cependant, pour répondre de manière générale, la confidentialité et le secret médical sont extrêmement importants en prison, car sans cela une relation thérapeutique de confiance ne peut pas être créée.

A l’extérieur, si vous avez l’impression que votre médecin fournit des informations sur votre état de santé à votre employeur sans votre consentement, vous pouvez aisément en changer. En prison, cela est impossible.»

Pour vous, quel est le rôle primordial de la médecine pénitentiaire aujourd’hui?

Notre but, c’est d’offrir aux détenus cette qualité de soins dont je parlais, la même qui est garantie à tout autre citoyen, bref, d’appliquer la même médecine que partout ailleurs, que ce soit au niveau somatique ou psychiatrique. Et ce non seulement dans un souci de respecter les droits de l’homme, mais également pour protéger la société. L’OMS avait d’ailleurs lancé le slogan: Good prison health is good public health.

Après la mort tragique d’Adeline en 2013, le pilotage de la Pâquerette en pleine tourmente a été confié à Hans Wolff.

En quoi la santé publique et la santé des prisonniers sont-elles liées?

Les prisons sont des lieux où s’accumulent beaucoup de maladies, notamment infectieuses. Nous avons de nombreux cas d’hépatites, de HIV, de tuberculoses. Mieux vaut traiter ces maladies pendant un séjour carcéral afin que les détenus ressortent en bonne santé et ne mettent pas en danger la société. Par ailleurs, les prisonniers sont bien souvent des personnes en rupture de soins. La prison est donc un endroit idéal pour prendre ou reprendre contact avec le monde médical. On y procède au dépistage des maladies infectieuses ou psychiatriques et aux actions de prévention, comme la vaccination.

Tout au long de votre carrière, vous avez défendu les intérêts des populations vulnérables, comme les SDF et les sans-papiers. Placez-vous les détenus dans cette même catégorie?

Les détenus cumulent plusieurs vulnérabilités, la plus importante étant la pauvreté. Les prisons sont avant tout peuplées par des gens issus du bas de l’échelle sociale.»

Vous admettrez toutefois qu’il est difficile pour la population de considérer des criminels comme des personnes vulnérables!

Bien sûr, car le crime fait peur et touche bien souvent à l’émotionnel collectif. Il est clair que les criminels sont en prison parce qu’ils ont commis un acte illicite. Et je suis très attentif à ne pas les dépeindre comme des victimes. Mais le monde n’est jamais tout noir ou tout blanc. En écoutant les parcours de vie des jeunes de la Clairière (ndlr: un centre de détention pour mineurs situé à Genève), je me suis dit à plusieurs reprises qu’avec une cellule familiale saine, ils ne se seraient pas retrouvés dans cette situation. D’ailleurs, qu’il s’agisse d’adolescents ou d’adultes, c’est souvent tout un parcours, débuté à la petite enfance, qui les a menés sur la mauvaise pente. En ce qui concerne les crimes violents, les statistiques nous apprennent que nous avons majoritairement affaire à des cas uniques, qui surviennent dans des situations extrêmes de rupture familiale, de chômage, où quand l’argent vient subitement à manquer. Tout cela peut amener à commettre l’irréparable. Et la plupart des coupables regrettent leur geste à vie.

Hans Wolff: «Il est dans l’intérêt premier de la société d’éviter la récidive.»

Le problème, c’est qu’on a l’impression que le monde carcéral met aujourd’hui davantage l’accent sur les mesures de réinsertion des détenus que sur la sécurité de la population...

Vous trouvez, vraiment? Je ne suis pas de cet avis. Toutes les mesures de réinsertion sont aujourd’hui critiquées et observées de très près par le monde politique, les médias et la société en général. Après l’horrible drame de la Pâquerette, les approches humanistes en ont pris un sacré coup...

Cette tragédie montre bien qu’il y avait une faille dans le système…

En effet, les rapports ont clairement établi que des erreurs ont été commises. Plusieurs mesures ont été prises afin d’assurer une meilleure collaboration et coordination entre le monde médical et carcéral, les services d’application des peines, les intervenants sociaux, les criminologues, etc. La réunification des services de médecine et de psychiatrie pénitentiaires aux HUG, de même que l’intégration de la sociothérapie dans ce service, vise justement à améliorer la communication et la coordination de l’ensemble des partenaires de soins.

Toutes les procédures de sécurité ont été réexaminées, et en cas de sortie accompagnée, les autorités compétentes feront désormais systématiquement appel à des commissions d’évaluation de la dangerosité des détenus.»

Cela suffira-t-il à éviter qu’un tel drame se reproduise?

Le cadre des sorties sera plus sûr, certes. Maintenant, on ne peut jamais rien garantir à 100%.

Ne pourrait-on pas simplement interdire les sorties du type de celles dont a bénéficié Fabrice A., le meurtrier présumé d’Adeline?

Une interdiction des sorties voudrait dire qu’on se prive d’un outil important qui prépare le détenu à la réinsertion sociale. Chaque peine a une fin et il est dans l’intérêt premier de la société d’éviter la récidive. Nous devons donc tout faire pour permettre un retour dans la société civile et de soutenir les efforts dans ce sens.

Que penser du cas de Carlos, ce jeune délinquant zurichois à qui l’on a payé des cours de boxe alors que sa victime a dû se démener pour faire valoir ses droits?

Je peux très bien comprendre l’indignation du public dans ce genre de situation, notamment parce qu’une partie importante du programme de réinsertion semble avoir été orientée vers les entraînements de combat. Cependant, ce qui est encore mal connu du public, c’est l’impact financier du système pénitentiaire sur les finances publiques. L’incarcération coûte cher, et investir dans la réinsertion, comme dans le cas cité, est nécessaire, il n’y a pas d’alternative! Il est clair que des efforts doivent également être fournis pour la protection des victimes: elles souffrent actuellement d’un manque de soutien. Mais ce n’est pas une raison pour couper dans le budget des mesures de réinsertion. Celles-ci sont indispensables pour diminuer le risque de récidive.

En tant que médecin, vous sentez-vous parfois en danger quand vous vous retrouvez auprès de détenus?

A vrai dire, jamais ! Nous, les professionnels de santé, avons le beau rôle en prison. La consultation médicale est l’un des rares moments où les détenus peuvent se sentir respectés, parler de leurs problèmes de santé et plus généralement de leurs soucis. Il y a parfois des discussions un peu tendues quand un détenu exige l’un ou l’autre médicament, mais les agressions sont extrêmement rares envers le personnel médical.

© Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Niels Ackermann / Rezo