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7 février 2015

Arctique: Robert Bolognesi a passé trois semaines en brise-glace

Plongée dans l’univers hostile et envoûtant de l’Arctique avec Robert Bolognesi. Le nivologue, passionné de photo, a cassé la glace et en a ramené des images époustouflantes.

mer de glace
Robert Bolognesi a réalisé au cours de son périple quelque trois mille photos de ces étendues infinies de glace.

On connaît l’homme pour son savoir en matière d’avalanches. Robert Bolognesi, 54 ans, qui dirige le bureau Météorisk à Sion et donne les prévisions chaque samedi sur La Première, a fait de la neige sa spécialité. Par métier et par passion. Des compétences qui l’amènent parfois, selon les mandats, de Sotchi aux Andes chiliennes, en passant par le Groenland pour suivre les mouvements de la banquise. Mais cette fois, c’est pour la découverte qu’il est parti à l’autre bout du monde: trois semaines à bord d’un brise-glace dans l’océan Arctique. Histoire d’observer et surtout de photographier les glaces de mer.

Un peu le rêve d’une vie qui se concrétise. Le genre de projet fou qu’il a gardé dans sa tête depuis l’enfance quand, à 7 ans, il photographie déjà les flocons avec le petit Kodak offert par sa grand-mère. Qu’il s’embarque dans les récits d’ Ernest Shackleton ou de Roald Amundsen , le soir à la lampe de poche. Et qu’il se dit: un jour, moi aussi, j’irai là-bas, dans l’infini océan des glaces.

C’est à l’été 2013 que Robert Bolognesi a enfin pu réaliser ce voyage. Un voyage annulé deux fois à cause de circonstances défavorables. «La fenêtre est courte en été. On peut passer de juillet à septembre, après, ce n’est plus possible.» Tout commence par le vol, assez long, d’Ottawa à Iqaluit, puis d’Iqaluit à Arctic Bay. A bord d’un petit avion improbable digne de Tintin, où tous les bagages sont entassés à côté des passagers. «On était huit. Quelques Inuits, un drôle de personnage en bleu de travail, qui partait faire des soudures dans l’Arctique et un couple de dentistes itinérants avec tout son matériel», raconte Robert Bolognesi.

Le nivologue Robert Bolognesi.

Avec lui, il emporte trois sacs, matériel photo, vidéo, enregistreur et habits chauds. C’est le 18 août 2013 précisément qu’il embarque à bord du brise-glace Des Groseillers de la Garde côtière canadienne. «C’était agité, il y avait des précipitations et beaucoup de vent. Mais quand j’ai enfin posé le pied sur le pont du bateau, je me suis dit: ça y est, enfin, j’y suis! Plus possible de rentrer.»

Le temps de passer une visite médicale, d’apprendre les consignes de sécurité en cas de naufrage et le maniement de la combinaison étanche, et c’est le départ. Objectif: le ravitaillement de la base Eureka , une petite station météorologique aux confins du vivant, sur l’Ile d’Ellesmere, à quelque 700 km au nord.

A bord, une quarantaine de personnes, les gens de l’équipage exclusivement. «C’est une petite ville, ce bateau!», se souvient le nivologue. Cent mètres de long, chacun sa cabine de couchage, une salle d’entraînement «pour que les matelots puissent faire de l’exercice» et deux salles à manger. Car les officiers ne mangent pas à la même table que l’équipage – «j’avais la chance de pouvoir aller partout!»

Un spectacle grandiose de chaque instant

Les journées s’écoulent d’abord tranquillement. Il se lève à 6 h et tient un carnet de bord, fait des croquis, prend des notes, profite de faire la causette avec l’équipage, le spécialiste des glaces, le capitaine, le chef mécanicien. Mais à partir du sixième jour, changement de décor. Le bateau atteint le chenal de Hell Gate et les glaces entrent dans la danse arctique.

Plus question de dormir! Je me tenais sur le pont ou à la passerelle à côté du timonier. Je restais éveillé autant que possible, quelques siestes de-ci de-là suffisaient.»

Coup de chance, la banquise cette année-là est plus importante que d’habitude, soit 5 millions de km2 pour 3,5 millions de km2 l’année précédente. «Le commandant n’avait jamais vu autant de glace depuis des années! Ce qui est étonnant, c’est que rien n’a été écrit à ce propos par la suite…», sourit Robert Bolognesi.

Sous les yeux, une étendue chaotique de glace. Des flaques d’ardoise perdues entre l’infini des blancs, l’horizon qui s’évanouit dans un champ de blocs erratiques, le turquoise qui jaillit dans la fissure des nuages. «J’ai vu de la glace, de la glace, de la couleur et que de l’horizontal. La seule animation, c’est la lumière qui la crée.»

De quoi faire quelque trois mille photos, surtout la nuit, quand l’éclairage est plus tamisé. «Un coucher de soleil peut durer trois heures. En fait, en été, il ne se couche jamais vraiment. Les couleurs chaudes et froides se mélangent, de façon parfois discordante pour l’œil. D’ailleurs certaines photos ont des teintes tellement surnaturelles que je ne les montre pas. On croit qu’elles sont retouchées, alors que ce n’est pas le cas.»

Le nivologue a profité de son voyage pour griffonner lui-même quelques croquis du brise-glace.

Les jours succèdent aux jours. Sautent à pieds joints sur les nuits. Le brise-glace continue sa route par à-coups vers la base Eureka. Autour, des ours, des phoques dans l’assiette des ours, et partout l’immensité froide. A plusieurs reprises, le bateau est resté coincé: au-delà d’un mètre cinquante d’épaisseur, la glace devient infranchissable, même pour ce broyeur obstiné. Lequel est obligé de faire machine arrière et de tenter un autre passage. Tout le monde est aux aguets, tout le temps. Mais le Desgro a de la réserve et fait lui-même son eau douce.

Peur? «Non. J’ai vu l’immensité, l’infini palpable. Pendant des jours, on ne croise pas une seule présence humaine. Je n’ai pas peur de la solitude. Au contraire. Je ressens de la sérénité au milieu du silence et du vide.»

Quand il accoste en territoire Nunavut, à la base, pas question pour l’équipage de se promener sans fusil. A cause des ours et des loups. D’ailleurs, il en a vu deux, «aussi hauts que des tables». Le temps de décharger nourriture et matériel pour l’équipe du centre météo, et il faut penser à repartir.

J’ai vraiment rencontré des gens imprégnés par l’Arctique. Les marins ne peuvent s’empêcher d’y aller, même si c’est un environnement hostile et dur. Je crois qu’il y a un virus là-bas, qui fait qu’on a toujours envie d’y retourner.»

Et puis, les gens qui traversent ces territoires désolés ont tous une histoire, des parcours d’aventure, des vies de roman. Comme si l’âpreté des éléments les poussait vers l’essentiel.

Trois semaines, c’est court. Mais suffisant pour apprivoiser un peu la glace de mer, qui se forme sur l’eau, contrairement à la glace de terre, qui est composée de blocs détachés des glaciers. «J’ai compris comment évaluer à distance l’âge et l’épaisseur des glaces. Mais il faut vingt ans de navigation pour devenir spécialiste!»

Au retour, le monde lui saute au visage. Le vert d’abord, les animaux, les chants d’oiseaux. «C’est le pays des merveilles ici. Mais là-bas, il y a une grandeur.» Une grandeur que l’on peut toucher à travers ses images. Elles sont exposées actuellement à Sierre (lire ci-contre) et on les retrouvera dans son prochain ouvrage Ice, horizons arctiques, dès l’automne. Quand on lui demande si d’autres lieux le font rêver, il trace avec la main une immense courbe sur la carte arctique épinglée au mur: «Tout le cercle polaire!»

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens