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30 avril 2012

Argent, quand tu nous tiens…

On y pense sans arrêt, ou presque, surtout en période de crise. Moralistes et économistes peinent pourtant à cerner les contours de la bête et à en prescrire le bon usage. Questions à mille francs comme à deux balles.

Naufragés cherchant "la fin du mois"
L’argent «glisse entre les concepts du penseur comme entre les mains du flambeur».

Apprendre à pester contre quand on en manque, à faire bombance quand on en a, et à tâcher de s’en moquer le plus souvent possible.» Les conseils de Rabelais quant à la manière de se comporter avec l’argent ne datent pas d’hier mais restent toujours aussi difficiles à suivre.

Un philosophe et une économiste, Laurence Duchêne et Pierre Zaoui, dans un ouvrage récent (L’argent au-delà de la morale et de l’économie, La Découverte, 2012) laissent entendre que ces deux façons habituelles de l’aborder – la morale et l’économie justement – s’avèrent largement incapables de définir quel serait le bon rapport à l’argent.

On y pense la nuit, le matin, en se levant, au travail, on essaie d’appeler son banquier ou bien on fuit ses appels.

Avec l’économie, il faut se contenter de définitions contradictoires sur la nature et la fonction de la monnaie, les crises financières successives ont assez montré l’extrême flou de tout cela. Et avec la morale se satisfaire de considérations vite épuisées ou trop abstraites, comme le fameux juste milieu d’Aristote où il s’agirait d’éviter les deux écueils de l’avarice et de la prodigalité. Plus vite énoncé que mis en pratique. Autrement dit: pas de bon rapport personnel à l’argent, pas de science exacte de la monnaie, qui en fixerait le juste prix ou la juste répartition. Bref l’argent «glisse entre les concepts du penseur comme entre les mains du flambeur».

Tant pis pour Shakespeare qui voyait dans l’argent la valeur qui inverse toutes les autres, capable de «rendre blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, noble l’infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche». Tant pis aussi pour Fourier qui s’agaçait de l’art «d’acheter trois francs ce qui en vaut six et de vendre six francs ce qui en vaut trois». Tant pis pour toutes les grandes religions qui n’ont eu de cesse de fustiger l’argent démoniaque et de fouetter les marchands du temple.

Bien plus qu’un vice dénoncé par les moralistes

Ce qui semble sûr, c’est que l’argent, dans nos vies, est bien plus, bien autre chose que le vice dénoncé par les moralistes, et bien plus que le moyen d’échange des économistes. Dans son ouvrage sur les relations des clients avec leur banquier (L’épreuve de l’argent, Calmann-Lévy, 2012), la sociologue Jeanne Lazarus souligne que l’argent en période de crise se vit moins comme une monnaie, un but, un plaisir ou un mal que comme une épreuve: «On y pense la nuit, le matin, en se levant, au travail, on essaie d’appeler son banquier ou bien on fuit ses appels.» Ce qui fait écrire au quotidien Le Monde cette phrase stupéfiante: «A y bien regarder, plus qu’à l’église, à la mairie ou à la maternité, les grands moments de nos existences se jouent dans les espaces vitrés des agences bancaires.»

Pire: un autre économiste, André Orléan, a soutenu récemment (L’Empire de la valeur, Ed. du Seuil, 2011) que l’argent serait même au commencement de tout. Que loin d’avoir remplacé le troc pour des raisons pratiques, il aurait même précédé les échanges et que c’est en lui que réside la vraie valeur, pas dans les objets ou les services qu’il permet d’acquérir. Qu’il serait lui-même, par mimétisme, le premier objet de désir. C’est ainsi, assène Orléan, que «la fascination pour l’argent est au fondement de toutes les économies marchandes. Elle en est l’énergie primordiale.»

Après cela étonnez-vous si dans la vie de tous les jours cette chose-là brûle les doigts et fait tourner les têtes.

Et vous, l’argent, ça vous travaille?

Six personnalités romandes, à propos de leur relation à l’argent, répondent aux six questions suivantes:

1) Y a-t-il selon vous un bon rapport à l’argent? Si oui, arrivez-vous à vous y tenir?

2) L’argent provoque-t-il parfois chez vous un sentiment de culpabilité?

3) Quel genre de relations entretenez-vous avec votre banquier?

4) Lequel de ces deux défauts est-il pour vous le plus grave, l’avarice ou la prodigalité?

5) Le christianisme, comme l’islam, condamnent ou ont longtemps condamné le prêt à intérêt. Et vous?

6) «Plus qu’à l’église, à la mairie ou à la maternité, les grands moments de nos existences se jouent dans les espaces vitrés des agences bancaires.» D’accord?


Elisabeth Logean, journaliste RTS. (Photo: LDD)
Elisabeth Logean, journaliste RTS. (Photo: LDD)

1) Le bon rapport à l’argent, ça doit sûrement exister, chez les personnes qui arrivent à en avoir une approche contrôlée et raisonnable. Ce n’est pas mon cas.

2) Au moindre achat un peu conséquent. Mais je travaille à éradiquer cette culpabilité.

3) J’ai plus de rapports avec des bancomats qu’avec des banquiers.

4) Sans hésiter l’avarice. Je n’aime pas les gens avares qui même en dehors des questions d’argent savent rarement se montrer généreux.

5) J’ai pu faire des études grâce à un prêt avec intérêt donc je serai mal venue de cracher dessus.

6) Avec trois enfants, j’ai passé plus de temps à la maternité genevoise que dans n’importe quelle agence bancaire.


Bernard Nicod, promoteur 
immobilier. (Photo: Keystone/Fabrice Coffrini)
Bernard Nicod, promoteur 
immobilier. (Photo: Keystone/Fabrice Coffrini)

1) L’argent n’a rien à voir avec les sentiments… qui doivent être nobles, c’est un moyen et rien d’autre.

2) Jamais!

3) Des relations professionnelles, dans la transparence et dans la confiance réciproque indispensable. Elles doivent être équilibrées; je m’y attelle.

4) Les deux et, souvent, ils font aboutir à l’impasse.

5) Je suis croyant, pratiquant, et je ne fustige personne, mais un prêt accordé nécessite d’en payer les intérêts.

6) Pas d’accord. Les enfants sont des bénédictions du ciel et de surcroît notre avenir. C’est pourquoi il faut les éduquer à la dure.


Fernand Melgar, cinéaste. (Photo: Keystone/Walter Bieri)
Fernand Melgar, cinéaste. (Photo: Keystone/Walter Bieri)

1) Je déteste m’occuper de questions d’argent.

2) Oui, quand j’apprends qu’une grande partie de l’argent entreposé dans les banques suisses provient de dictatures, d’évasions fiscales ou d’exploitation de la misère du monde.

3) Le moins je le vois, le mieux je me porte.

4) Je me permets de citer Balzac: «La prodigalité des millionnaires ne peut se comparer qu’à leur avidité pour le gain.»

5) Si nous pouvons mettre fin aux spéculations sur les matières premières telles que le pratiquent certaines multinationales, le monde ne peut que mieux se porter.

6) Qui a dit ça? Marcel Ospel ou Ivan Glasenberg, patron de Glencore?


Martine 
Brunschwig Graf, présidente de la Commission ­fédérale contre 
le racisme. (Photo: LDD)
Martine 
Brunschwig Graf, présidente de la Commission ­fédérale contre 
le racisme. (Photo: LDD)

1) Le bon rapport à l’argent, c’est de ne pas le considérer comme une fin en soi.

2) Non parce que je suis capable de décider ce que je veux en faire.

3) Mes relations bancaires sont essentiellement d’ordre électronique. Je fais mes paiements par télébanking. 4) L’avarice qui est un rétrécissement du cœur.

5) Je crois me souvenir que dans la parabole des talents, dans la Bible, ce sont les serviteurs qui rapportent davantage que la somme qu’on leur a confiée qui sont félicités par leur maître. Pas celui qui a enterré son talent et qui restitue la même somme.

6) Non. Les grands moments de notre existence ne se mesurent pas à l’argent qu’on a ou qu’on n’a pas.


Jean-Marie 
Fournier, 
promoteur. (Photo: Le Nouvelliste/Sacha Bittel)
Jean-Marie 
Fournier, 
promoteur. (Photo: Le Nouvelliste/Sacha Bittel)

1) Le bon rapport à l’argent, c’est savoir lui donner l’importance qu’il a. Pour de l’argent, je ne suis pas prêt à faire n’importe quoi.

2) Ça peut arriver si par exemple je commettais une erreur qui coûterait la peau de fesses.

3) Je parviens en général à entretenir des relations amicales avec eux.

4) L’avarice parce que c’est un défaut qui peut empoisonner les relations.

5) Je peux comprendre qu’à certains moments les religions aient condamné les prêts avec intérêt. Mais aujourd’hui, dans un système capitaliste, je comprends moins cette méfiance. Je ne vois pas bien à quoi elle pourrait servir.

6) Non. Entre une maternité et une banque, il ne saurait y avoir photo.


Joseph Zisyadis, président de la Semaine suisse du Goût. (Photo: LDD)
Joseph Zisyadis, président de la Semaine suisse du Goût. (Photo: LDD)

1) Le meilleur rapport à l’argent, ce serait de ne pas en faire le centre de la vie sociale. Pour cela, il faudrait développer le plus possible de monnaies locales, alternatives. Qui seraient le meilleur moyen de relocaliser l’économie.

2) Je ne sacralise pas une matière sans âme.

3) Je vais manger une fois par an avec lui.

4) L’avarice est le signe d’un monde sans amitié.

5) Et pourtant, ces religions institutionnalisées n’ont fait que le propager... Le prêt sans intérêt, comme la remise des dettes, est la base d’une société égalitaire.

6) Niet, à moins d’estimer que les biens sont plus importants que les liens.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Maret