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13 janvier 2014

Artistes made in Switzerland

Ils ont déménagé à New York pour y trouver l’inspiration ou parce que les perspectives professionnelles y sont plus nombreuses qu’en Helvétie. Rencontre avec ces créateurs amoureux de la Grosse Pomme.

Portrait d'Anne-Lise Coste
Anne-Lise Coste: «Quand j’exposerai au Moma, je remercierai New York. Et Zurich aussi!»

On dit qu’à New York tout est possible. Une réputation qui vaut à la ville une immigration massive, tous voulant goûter au rêve américain, y compris les artistes. Parce que la ville inspire par son aspect multiethnique, sa forte densité de population ou son architecture vertigineuse?

Là n’est pas la seule explication. New York est considérée par certains comme la capitale mondiale de l’art. En raison d’abord de sa gigantesque offre culturelle, notamment ses musées grandioses comme le Museum of Modern Art (Moma) ou le Metropolitan Museum of Art. Les galeries d’art aussi y sont légion. Par exemple dans le très sélect quartier de Chelsea, où elles sont plus prestigieuses les unes que les autres, quitte à donner le tournis.

Et puis, à New York, capitale financière des Etats-Unis, le marché de l’art est bien sûr étroitement lié à celui du business. La ville est aussi une des principales plaques tournantes des œuvres les plus cotées. C’est aux célèbres ventes aux enchères de chez Christie’s à New York que l’œuvre Trois études de Lucian Freud, du peintre Francis Bacon, a été vendue en novembre dernier pour 142,4 millions de dollars. Record mondial!

Conscients du potentiel de la Grosse Pomme, différents acteurs suisses de la culture y ont acquis des locaux, qu’ils attribuent pour des périodes limitées. L’Office fédéral de la culture possède ainsi deux appartements et un atelier. Tout comme les cantons du Valais et de Fribourg qui ont acquis une résidence dans le centre de Brooklyn. Genève, Vaud et le Jura mettent aussi au concours, à tour de rôle, une chambre en plein Manhattan à la «Red House». La demeure de briques rouges a été achetée dans les années 60 par l’actrice bernoise Linda Geiser, qui y accueille depuis ses compatriotes au bénéfice d’une bourse artistique.

Vivre à New York est un luxe

Lauréate d’une bourse du canton de Berne, la Biennoise Astride Schlaefli occupe une chambre pour six mois. «Dans la maison, il y a aussi deux Bernois germanophones et un artiste dans la chambre réservée par le canton de Zurich, explique-t-elle. Je travaille sur des compositions pour l’Ensemble de musique contemporaine de Zurich. Et j’ai mis sur pied avec un collègue une performance qui aura lieu au centre de New York. C’est un luxe démentiel de pouvoir vivre à New York sans avoir à payer un loyer, reconnaît-elle. La chambre dont je dispose pourrait se louer près de 3000 dollars par mois!»

Astride Schlaefli avec l'Ensemble für Neue Musik de Zurich. (Source: Youtube: astrideschlaefli)

Anne-Lise Coste: «J’avais besoin d’un terrain de jeu plus vaste»

Portrait d'Anne-Lise Coste.
Anne-Lise Coste.

Berlin ou New York? Si Anne-Lise Coste quitte Zurich, où elle a terminé ses études et commencé sa carrière d’artiste, c’est parce qu’elle aspire à vivre dans une grande métropole. «Comme je n’arrivais pas à me décider entre les deux villes, j’ai voulu passer six mois dans chacune d’elles avant de faire un choix, explique la jeune femme. J’ai beaucoup apprécié la capitale allemande pour sa scène artistique et son coût de la vie encore abordable. Mais j’avais besoin d’une ville plus glamour. Et plus dense aussi. J’aime quand ça grouille de monde partout!»

C’est donc New York qui obtient les faveurs de l’artiste originaire de Marseille. «J’avais besoin d’un terrain de jeu plus vaste. Ici on parle un million de langues. J’aime voir cette diversité chaque jour dans la rue!» Et tout juste débarquée dans cette jungle urbaine, Anne-Lise Coste se sent déjà comme à la maison. «La nature, c’est très joli. Mais ce calme m’angoisse et ne m’inspire pas du tout pour créer. Ma forêt à moi, ce sont les rues, le métro et tous les lieux où l’art est présent. New York représente un terrain de jeu infini. J’ai l’impression que je n’aurai jamais exploré toute la ville!»

C’est donc l’inspiration qu’est venue chercher l’artiste à New York. Mais aussi les ouvertures professionnelles. Celles-là mêmes qui attirent, encore et toujours, une immigration de masse vers la Grosse Pomme. «C’est toujours une ville de rêveurs! On y vient parce qu’on a des projets qu’on pense pouvoir réaliser ici.» Mais, dans bien des cas, la tâche est plus difficile qu’il n’y paraît. Et les artistes aussi peinent souvent à y démarrer une carrière. «Le plus dur, c’est de se faire connaître. On rencontre des personnes du monde entier lors des vernissages ou des performances… Des échanges qui peuvent, c’est vrai, s’avérer parfois très fructueux.» Mais il y a aussi tout le revers de la médaille: «Un coût de la vie affreusement cher et une concurrence des plus rudes!»

Si Anne-Lise Coste a trouvé en New York la ville qui lui correspond le mieux, elle n’oublie pas qu’elle doit beaucoup à ses dix années passées en Suisse. «Quand j’exposerai mes œuvres au Moma, je remercierai New York. Et Zurich aussi!» conclut-elle dans un français teinté d’une pointe d’accent germanique, souvenir indélébile de cette époque. «C’est là que je me suis vraiment construite et qu’on m’a donné ma chance, me permettant au bout de trois mois d’exposer déjà mes œuvres au Kunsthaus.»

Seline Baumgartner: «Je n’ai jamais nourri le rêve de vivre à New York»

Seline Baumgartner a débarqué à New York il y a cinq ans.
Seline Baumgartner a débarqué à New York il y a cinq ans.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le 12e étage du One Liberty Plaza. Une immense tour sombre, à un jet de pierre de Ground Zero. Si proche que, le 11 septembre 2001, l’immeuble a bien failli se faire entraîner dans la chute des Twin Towers. Aujourd’hui, ses grandes baies vitrées offrent une vue grandiose sur la Liberty Tower, le plus haut gratte-ciel d’Amérique du Nord qui sera inauguré le printemps prochain.

Sur toute la surface de l’étage, les bureaux et les ordinateurs ont disparu. Car les locaux sont actuellement mis en vente. Et jusqu’à ce qu’un nouvel acquéreur se fasse connaître, ils ont été attribués à des artistes pour des périodes de neuf mois. La Zurichoise Seline Baumgartner est l’une d’entre eux.

Voilà déjà cinq ans que la jeune femme a débarqué à New York, suite à une bourse d’un an obtenue par la ville de Zurich. «C’était ma première fois dans la métropole, raconte-t-elle. Je n’ai jamais fait partie de ces personnes qui ont nourri le rêve d’habiter ici… Notamment parce que j’étais très critique envers la politique américaine. Mais lorsque j’ai appris la nouvelle, j’étais la femme la plus heureuse de la Terre. Aussi parce que je commençais à ressentir que Zurich devenait trop étroite pour moi.»

Et il aura fallu peu de temps à Seline Baumgartner pour prendre ses marques dans la Grosse Pomme. «Je me sens toujours comme une étrangère, mais au milieu d’autres étrangers. Presque tout le monde à New York vient d’un endroit différent. Ce qui explique sûrement pourquoi sa population est si ouverte et tolérante. Une atmosphère idéale pour créer!»

Ce sont principalement les perspectives professionnelles qui ont motivé Seline dans son choix. «L’avantage ici, c’est qu’on peut y rencontrer des personnes très intéressantes et souvent plus ouvertes à collaborer qu’en Suisse.» Un point très utile pour l’artiste, elle qui engage de nombreux acteurs pour tourner dans ses vidéos. Même si, parfois, certaines scènes auraient été plus facilement réalisées en Suisse… «Un jour, j’ai dû amener un âne en plein Brooklyn pour un tournage. La démarche aurait été bien plus facile à réaliser en Suisse!»

The Movement (2013),Seline Baumgartner (Source: Youtube(KolumbaKunstmuseum)

Quant aux motivations des autres artistes qui décident de rallier New York? «Ils sont certainement attirés par l’immense offre culturelle de la ville, estime-t-elle. Et par son marché de l’art très international.»

Aujourd’hui, Seline Baumgartner, tout en habitant à New York, continue à exposer dans les musées européens. Une des raisons, d’ailleurs, qui a poussé l’artiste à consacrer moins de temps à la sculpture pour se spécialiser davantage dans la vidéo.

«Les enregistrements sont bien sûr plus faciles à transporter que de lourdes constructions. Mais à chaque fois qu’une de mes œuvres prend place dans un musée, je m’y rends pour l’installer moi-même. Je suis toujours très pointilleuse sur la façon dont mes vidéos sont présentées.»

Olaf Breuning: «Je ne veux appartenir à aucun pays»

En arrivant à New York il y a treize ans, le Zurichois Olaf Breuning est tombé amoureux d’une fille et de la ville.
En arrivant à New York il y a treize ans, le Zurichois Olaf Breuning est tombé amoureux d’une fille et de la ville.

Il fait partie de ces artistes suisses qu’on ne présente plus. Olaf Breuning, Zurichois d’origine, a déposé ses valises à New York il y a treize ans, suite à une bourse d’étude. «Je n’ai jamais rêvé d’habiter ici, raconte-t-il. Mais, à peine débarqué, je suis tombé amoureux simultanément d’une fille et de la ville. L’histoire d’amour avec la jeune femme a pris fin, alors que mon attachement pour New York, lui, perdure encore.»

Si la métropole plaît tant à l’artiste, c’est d’abord en raison de sa mentalité qui diffère beaucoup de celle de la Suisse. «Ici je me sens libre. J’adore cette ville parce qu’on y trouve de tout: des gens très riches et d’autres très pauvres. Des endroits très propres alors que d’autres sont très sales. La vraie vie en somme! Alors que la Suisse, pour moi, ressemblerait plutôt à une sorte d’illusion…»

Contrairement à d’autres, ce n’est pas pour y trouver l’inspiration qu’Olaf Breuning a élu domicile à New York. Mais uniquement parce qu’il s’y sent bien. «Cette ville me correspond, tout simplement. Je pourrais créer même en plein désert si j’y ressentais de bonnes vibrations.»

Mais ce n’est pas pour autant qu’il recommanderait à de jeunes artistes de venir s’y établir. « La vie est très difficile ici. Les artistes ont l’habitude de trouver de petits emplois, par exemple dans les restaurants, pour subvenir à leurs besoins.» Mais Olaf Breuning reconnaît quand même que New York peut offrir parfois de belles occasions. «Je ne sais pas si le rêve américain existe encore… Mais je crois encore au rêve new-yorkais. Avec un peu de chance, ça peut aller très vite!» A l’image du nombre invraisemblable de restaurants qui ouvrent chaque jour dans la métropole. Et qui, pour la plupart, sont très vite remplacés par d’autres. «Ils sont encore nombreux à venir tenter leur chance ici, notamment dans les domaines de l’art et du graphisme. Mais cela ne peut fonctionner pour tout le monde…»

Home 3, d'Olaf Breuning. (Source: Vimeo/olaf breuning)

Aujourd’hui l’artiste ne se considère toujours pas comme Américain. Tout comme il n’estime plus appartenir à la Suisse… «Depuis que je suis adolescent, je cherche à rester neutre, de ne pas faire partie d’un pays en particulier. Mon chez moi c’est New York, c’est vrai. Mais cette ville est bien peu représentative du reste des Etats-Unis...»

Olaf Breuning ne manque pas de projets d’avenir. Entouré de son équipe, il prépare de nouvelles sculptures, performances, films et expositions. Aucune place donc dans son emploi du temps pour des sentiments mélancoliques. «Ce qui me manque de la Suisse, c’est uniquement ma famille et peut-être aussi les montagnes et le ski. Lorsque je dois me rendre en Europe pour mon travail, j’essaie toujours d’y faire un saut.»

@ Migros Magazine/ Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Erika Larsen / Redux