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9 janvier 2012

Asseyez-vous!

Jean-François Duval

J’adore qu’on me dise «Asseyez-vous». J’ai l’impression qu’on prend mon futur en main. Cela m’arrive en différentes circonstances de la vie. La première fois où j’ai réalisé à quel point cette injonction était agréable, c’était à Athènes au pied de l’Acropole, dans le quartier de la Plaka, quand un restaurateur nous avait invités, d’un ton si impératif qu’il était impossible de résister, à prendre place à l’une des dernières tables libres de sa terrasse.

Notre intention n’était pas du tout, en nous asseyant là, de manger une rafraîchissante salade grecque, pourtant nous l’avons fait. Ce restaurateur avait parfaitement compris que, pour prendre commande de notre destin, il fallait d’abord nous faire asseoir.

La même chose arrive dans toutes les salles d’attente du monde. Tous les médecins savent que c’est un lieu où vous vous sentez aussitôt mieux, si bien que lorsque la porte de leur cabinet s’ouvre devant vous, les dés sont favorablement jetés, vous êtes pratiquement retapé et guéri.

Sitôt que vous êtes assis, votre vision du monde change du tout au tout. S’asseoir provoque dans tout cerveau normal une révolution copernicienne, rien n’est plus comme avant: vous n’êtes plus tenu à aucune des obligations que vous aviez quand vous étiez debout, et cela renverse vertigineusement votre sens du réel. Etre assis procure un sentiment d’incomparable sécurité. Dès que l’on est assis, le monde cesse d’être menaçant; d’un mouvement somme toute modeste – l’abaissement de son postérieur –, on se retrouve instantanément dans cette position privilégiée que les Grecs et les Romains chantaient dans leurs antiques poèmes, quand ils célébraient la délicieuse situation de celui qui, se trouvant sur le rivage, contemple de loin les vaisseaux soulevés par la tempête en train de faire naufrage en haute mer. Le cinéma qui vous fait assister à d’affreuses tragédies à bord d’un fauteuil perpétue ce même délicat plaisir à l’ère moderne. L’art même du roman s’y résume, quand vous lisez Les Misérables assis au coin du feu.

Nous ne savons pas tout ce que nous devons aux fauteuils pour l’aide, l’apport incomparable qu’ils nous apportent dans les tourbillons de l’existence. Vous sentez-vous un peu mal, et la phrase la plus naturelle jaillit entre les lèvres de tous: «Asseyez-vous». On pense qu’une fois assis, vous irez forcément mieux. Et, en général, ça marche. C’est que l’être tout à coup retrouve une place certaine et assurée dans le monde. Etre assis vous place forcément en un centre, vous réinstalle de facto au cœur du monde, de l’univers. Votre présence s’en trouve grandement justifiée. Si j’observe les animaux, je vois qu’eux-mêmes l’ont très bien compris. Voyez ce chien, ce chat, ce tigre, ce lion! sitôt qu’il ne sait plus très bien où aller, sitôt qu’il se trouve un peu perdu, que fait-il? Il s’assied, il se pose. Il pose son cul. C’est une façon de suspendre le temps, de mettre le monde sur pause. On croit que de s’asseoir va un peu l’arrêter de tourner, lui aussi. Quant aux girafes, si elles ne s’asseyent pas, ou si peu, c’est que leur point de vue est déjà suffisamment détaché.

Certains détestent la position assise. Ainsi le philosophe Jean-Paul Sartre (même si je n’ai jamais lu une ligne de lui traitant de ce sujet, mais j’imagine). La position assise, à ses yeux, est indubitablement celle du «salaud», c’est-à-dire de l’homme ou de la femme qui refuse de choisir et de s’engager dans une cause, qui renonce à faire usage de sa liberté, et se contente de rester dans la stupidité d’une coupable inaction. Pendant que l’on est assis, d’autres crèvent. Voilà ce que dirait Sartre, j’en suis sûr. De même, un Stéphane Hessel, qui a sûrement connu Sartre, intitulerait plus volontiers son prochain livre Debout! que Assis! N’empêche, méfions-nous quand même un peu des Debout! C’est le genre d’expression qui sent le clairon.
S’asseoir ou se lever, finalement, quel dilemme! Qui eût cru que la vie nous plaçait sans cesse devant de si lourds enjeux?

S’asseoir ou se lever, finalement, quel dilemme! Qui eût cru que la vie nous plaçait sans cesse devant de si lourds enjeux?

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs