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4 mai 2015

«Assurons-nous que le web reste accessible à tous!»

La semaine dernière, Sir Timothy John Berners-Lee a reçu le prix Gottlieb Duttweiler récompensant l’œuvre de sa vie: l’invention du world wide web. Si, selon lui, internet rend le monde plus efficace, le Britannique met néanmoins en garde contre les dangers des monopoles.

Portrait de Sir Timothy John Berners-Lee
Pour Sir Timothy John Berners-Lee, son invention va continuer de révolutionner le monde.

Tim Berners-Lee, c’est vous qui avez créé internet en apprenant aux ordinateurs à parler. Etes-vous satisfait de la façon dont les choses ont évolué depuis?

Ces vingt dernières années ont représenté une aventure extraordinaire. J’ai été à la fois ému et époustouflé de voir à quel point la Toile pouvait stimuler l’énergie et la créativité.

A l’origine, le web était un moyen de communication destiné aux scientifiques. Cela vous a-t-il surpris que tout un chacun se l’approprie si vite?

Avec le recul, on peut effectivement dire qu’internet s’est développé très rapidement. Mais les débuts ont été difficiles: il a fallu convaincre les cadres dirigeants et accroître la capacité des serveurs, ce qui a nécessité un travail acharné.

Aujourd’hui, il nous semble inenvisageable de nous passer du web. Comment décririez-vous son rôle?

Internet permet à chacun d’exploiter au mieux ses aptitudes.

C’est justement ce qui cause une certaine inquiétude. Internet est aussi perçu comme un élément perturbateur qui bouleverse en profondeur l’économie et la société.

En général, les évolutions sociétales engendrent le progrès. Mais je peux comprendre que les journalistes de presse écrite, par exemple, ne soient pas enthousiasmés par ce qui arrive à leur branche.

Ils ne sont pas les seuls concernés. Les agences de voyages sont en train de disparaître et les banques sont soumises à un grand chamboulement.

Les banques existent toujours, et cela n’est pas près de changer. Idem pour le journalisme.

Le web est plus qu’un simple moyen de communication. Il transforme les processus économiques et modifie le cadre de la concurrence.

Oui, il permet de niveler le marché. Un nombre croissant d’opérations commerciales sont effectuées en ligne. Les moteurs de recherche orientent les internautes vers les produits les moins chers. Autrefois, lorsque l’on voulait changer ses pneus, par exemple, on se rendait à l’atelier situé au coin de la rue en espérant réaliser une bonne affaire. Parfois, le garagiste nous accordait une réduction parce qu’on fréquentait le même club de golf… Aujourd’hui, il suffit d’allumer son ordinateur pour trouver le meilleur prix.

Plusieurs scientifiques plaident pour un deuxième internet, celui que nous connaissons étant selon eux désespérément surchargé. Qu’en pensez-vous?

Je ne comprends pas leur position dans la mesure où internet est en constante mutation. Que veulent-ils dire par «surchargé»? Le web n’est pas une messagerie électronique. Les internautes ne peuvent pas crouler sous les spams: lorsqu’ils sont assis devant leur écran et qu’ils lancent leur navigateur, il ne se passe rien. Personne ne leur ordonne de faire ceci ou cela. Ils peuvent cliquer sur ce qu’ils veulent.

Ce n’est pas parce que l’on trouve beaucoup de déchets sur internet que l’on est obligé de tout consulter!

Grâce à votre invention, des millions de personnes peuvent suivre une formation supérieure en ligne. En êtes-vous fier?

Les chiffres enregistrent une croissance exponentielle. Bientôt, environ la moitié de la population mondiale aura accès à une formation supérieure via internet. Cette évolution changera le monde dans tous les domaines, de la santé à l’agriculture, en passant par l’éducation.

Ces derniers temps, l’importance des réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter s’est considérablement accrue. Ne risquent-ils pas d’accaparer internet?

Si, même si je ne vise aucune entreprise en particulier. Les monopoles sont un poison pour l’innovation. J’ai grandi en Grande-Bretagne et, quand j’étais jeune, seule la Poste vendait des téléphones. Résultat: les appareils étaient tous noirs, lourds et banals.

L’ouverture à la concurrence a permis de dynamiser le secteur des télécommunications. A l’inverse, les monopoles rendent les individus paresseux.

Sur internet, ces monopoles existent pourtant bel et bien. C’est la raison pour laquelle la commission européenne s’en prend par exemple à Google. A-t-elle raison?

Encore une fois, je considère généralement les monopoles comme néfastes. Pour l’instant, nous avons encore le choix entre différents médias sociaux et moteurs de recherche. Dans notre laboratoire du MIT (Massachusetts Institute of Technology (lien en anglais), nous essayons de relier différents sites entre eux afin de permet­tre aux internautes de mieux les contrôler.

Il existe deux visions d’avenir aux antipodes l’une de l’autre: d’après la première, internet permettra de résoudre tous les problèmes, politiques, économiques ou écologiques, tandis que les tenants de la seconde redoutent une dictature 2.0. Votre opinion?

Il ne s’agit pas d’émettre des pronostics. Nous avons le choix: internet, ce n’est pas comme la pluie et le beau temps. Nous pouvons et devons défendre bec et ongles une société ouverte et démocratique, en nous assurant que le web reste accessible à tous.

Il nous faut lutter contre les monopoles en demandant des comptes à nos gouvernements. Nous devons prendre les choses en main: c’est le seul moyen d’éviter les pires dérives.

Auteur: Philipp Löpfe et Hans Schneeberger

Photographe: René Ruis