Archives
23 février 2017

Au bonheur des mots

Les nouvelles technologies n’ont pas fait perdre aux Romands le goût de l’écrit. Ils continuent à prendre leur plume, à pianoter sur leur clavier ou même leur machine à écrire pour rédiger lettres, nouvelles, blogs et poésie.

Luana Williams: «Et plus je m’investis dans cette l'écriture, plus j’ai envie de continuer!»
Luana Williams: «Et plus je m’investis dans cette l'écriture, plus j’ai envie de continuer!»

Cent quarante signes, pas un de plus! A l’ère de Twitter et de son laconisme imposé – sans parler du saccage quotidien de l’orthographe sur nos téléphones dits intelligents – l’écriture serait-elle un art en voie de disparition, sacrifié sur l’autel des nouvelles technologies? Pas si sûr…

Car le web voit également fleurir les plates-formes destinées aux auteurs en herbe désireux de soumettre leurs vers ou leur prose à l’œil critique des internautes, de même que les groupes Facebook où s’échangent des conseils pour accoucher d’un roman. Quant aux ateliers d’écriture plus traditionnels, ils essaiment en Suisse romande, proposant aux participants de s’essayer à la nouvelle, à la poésie, et pourquoi pas à l’autobiographie.

Un phénomène qui s’explique en partie, selon l’écrivain et traducteur lausannois Pierre Fankhauser, par la mise en valeur, depuis ces quatre ou cinq dernières années, de la littérature romande:

Les auteurs se sentent moins complexés par rapport à la France, à Paris.

«On note une plus grande liberté d’exister, d’être reconnu en tant que créateur. Cela crée une sorte d’émulation.»

Un projet en tête

Lui-même animateur d’ateliers d’écriture dans la région de Morges, il reçoit surtout des femmes d’une cinquantaine d’années et plus. «Leur but n’est pas en priorité de sortir un livre. Elles arrivent avec un projet, un texte sur lequel elles souhaitent travailler.»

Pas de jeunes parmi ses élèves, alors? «Si, mais plutôt dans le cadre de la plate-forme internet de coaching Désir d’écrire, avec laquelle je collabore. Chez eux, l’envie de publier est beaucoup plus fréquente.»

Pour Pierre Fankhauser, les réseaux sociaux participent également à ce regain d’intérêt pour l’écriture. «Ils permettent la prise de parole dans l’espace public, l’expression de son ressenti, même rapidement, par le biais de quelques phrases ou de quelques mots. La frontière entre ceux qui écrivent et ceux qui n’écrivent pas est beaucoup plus floue qu’avant.»

Et de souligner l’apparition d’applications visant à combattre le syndrome de la page blanche, à l’image de Flowstate, qui efface systématiquement le texte rédigé jusqu’alors lorsque les doigts s’éloignent plus de cinq secondes du clavier.

Ecrire à la machine, c'est tendance

Mais les auteurs en devenir ne sont pas systématiquement attirés vers les nouvelles technologies. La machine à écrire d’antan connaît elle aussi une belle renaissance. «Depuis une dizaine d’années, il ne se passe pas une semaine sans qu’on m’en apporte une à réparer, relève Jacques Perrier, mécanicien spécialisé dans la réparation des appareils de bureau et conservateur du Musée de la machine à écrire à Lausanne. Et la moitié de ma clientèle est âgée de moins de 30 ans.» Comment explique-t-il l’attirance des jeunes pour cet ancêtre des ordinateurs? «Certains d’entre eux sont séduits par l’esthétique de l’objet.

Mais la plupart évoquent surtout l’exercice intellectuel imposé par la machine à écrire: sans les outils automatiques de correction et la possibilité de modifier ultérieurement son texte, il s’agit d’y réfléchir en amont.

Par ailleurs, le cliquetis du mécanisme, sa musicalité, son rythme peuvent offrir un cadre de travail entraînant.»

Le plaisir d’aligner des mots n’est donc pas mort, bien au contraire! D’autant que l’écriture possède des vertus thérapeutiques, utilisées notamment par la psychologue lausannoise Olivia Lempen. «La création artistique engage d’autres voies d’expression et de pensées que celle du langage parlé dans une psychothérapie traditionnelle, des voies rattachées plus directement aux sensations. En ayant recours à l’écriture de fiction, des éléments de notre vie dont on n’a pas encore pris conscience ou que l’on ne sait pas comment exprimer peuvent soudainement prendre corps dans un personnage, une image, etc.»

Dans une optique similaire, et sans forcément se tourner vers l’aide d’un professionnel, certaines personnes n’hésitent pas à coucher sur le papier – parfois à la main – leurs pensées les plus intimes afin d’y voir plus clair dans leur vie…

Emilie Servettaz, 36 ans, Genève
Emilie Servettaz, 36 ans, Genève.

Emilie Servettaz, 36 ans, Genève: «Ce blog, c’est un tremplin pour me relancer dans l’écriture»

«A la naissance de ma fille, il y a trois ans, je cherchais souvent des conseils pour les parents sur internet. C’est à ce moment-là que j’ai découvert l’univers des blogs. Je me suis rendu compte que peu d’entre eux parlaient de la vie de famille à Genève. J’ai donc décidé de créer le mien, baptisé «Les petits Genevois», sur lequel je donne des conseils de sorties adaptées aux enfants et où je parle de mes découvertes, également en matière de shopping, vu que c’est mon péché mignon. J’essaie toujours d’apporter une touche personnelle à mes billets, et je prends énormément de plaisir à les rédiger.

J’ai toujours aimé écrire.

Les mots me viennent facilement, certainement aussi parce que j’adore lire. A une certaine époque, je voulais devenir journaliste. Mais finalement, après des études d’histoire, j’ai bossé dans la communication et l’édition.

Actuellement, je suis en phase de reconversion. Ce blog, c’est un tremplin pour me relancer dans l’écriture.

Je travaille sur deux projets de livres: un recueil de nouvelles, d’un genre plutôt noir, en contraste avec le côté léger du blog, et un guide de Genève, pour lequel j’ai déjà un contact avec un éditeur. L’idéal serait de pouvoir gagner un peu d’argent grâce à ma passion pour l’écriture, tout en m’occupant de ma fille.

Je rédige mes articles quand j’ai un peu de temps devant moi.

Les idées me viennent en marchant dans la rue, en passant devant une vitrine.

Dès que j’ai trouvé mon introduction, le reste vient assez aisément. En revanche, contrairement à ces personnes qui éprouvent le besoin d’écrire leurs idées noires, moi, il faut que je me sente bien dans ma vie pour être inspirée!» 

Allan Pellaton, 24 ans, Sainte-Croix (VD)
Allan Pellaton, 24 ans, Sainte-Croix (VD)

Allan Pellaton, 24 ans, Sainte-Croix (VD): «Je possède une trentaine de machines à écrire»

Mes copains me disent parfois que je vis à une autre époque…

«Je me suis pris de passion pour les machines à écrire en 2015, lors d’un cours à la filière mécanique du Centre professionnel du Nord vaudois (CPNV) de Sainte-Croix. Un enseignant avait apporté une vieille Hermès Baby en nous la présentant comme l’ancêtre du laptop. J’ai été intrigué par le contenu de cette petite boîte en métal. Le prof en a apporté une deuxième, et rapidement, j’ai eu envie d’avoir la mienne. Aujourd’hui, j’en possède une trentaine, ce qui permet de varier les plaisirs.

Je les utilise surtout pour écrire des lettres.

En les rédigeant, j’ai vraiment l’impression de prendre du temps pour le destinataire. C’est une activité qui pour moi a beaucoup de charme. J’ai éveillé la curiosité de quelques amis, et plusieurs m’ont demandé conseil pour s’acheter leur propre machine. Avec certains, nous correspondons régulièrement par ce biais. J’ai aussi essayé de rédiger une histoire, mais je ne suis pas allé bien loin, je ne suis pas très littéraire. Par contre, il m’est arrivé d’y taper des travaux pour mes cours.

L’autre jour, j’ai même tapé une lettre sur mon Hermès Baby dans le train.

L’aspect mécanique explique aussi mon intérêt, bien sûr. En faisant quelques recherches, je suis tombé sur le Musée de la machine à écrire à Lausanne. Je suis venu y chercher un ruban, puis demander conseil, réparer une machine, et maintenant, je passe la plupart des vendredis après-midi là-bas, à l’atelier. Je donne des coups de main, j’apprends énormément de choses.

Je ne dirais pas que je suis réfractaire aux nouvelles technologies. J’utilise beaucoup Whatsapp, par exemple. Mais j’aime bien le côté vintage des vieux objets, les valeurs qui y sont rattachées. Aujourd’hui, on mise énormément sur la productivité, la rapidité. Je possède aussi un vieux tourne-disques, des vinyles et une vieille radio. Et le jour où j’aurais de l’argent, je m’achèterais volontiers une vieille voiture!»

Sarah Renaud, 52 ans, Genève
Sarah Renaud, 52 ans, Genève

Sarah Renaud, 52 ans, Genève: «J’avais oublié à quel point j’aimais écrire…»

Petite, après avoir terminé mes devoirs, j’écrivais chaque soir le nouveau chapitre d’un roman.

«Le lendemain, je le lisais à mes copines à l’école. J’adorais ça! Mais au moment de choisir une voie professionnelle, je n’ai pas écouté mes parents, qui me conseillaient d’opter pour les lettres. Je me suis inscrite en sciences politiques, dans le but de devenir journaliste. Je ne suis finalement restée que trois mois à l’université. J’avais envie de liberté, j’ai donc trouvé un emploi de secrétaire.

Quand mes filles ont commencé à voler de leurs propres ailes, j’ai cherché de nouvelles occupations. En 2011, une copine m’a entraînée à un atelier d’écriture. Je me suis sentie tout à fait à ma place. J’avais oublié à quel point j’aimais écrire… De fil en aiguille, j’ai entrepris une formation pour devenir moi-même animatrice et j’ai lancé mes propres cours en 2014. Je travaille également comme bénévole pour les Editions Encre Fraîche, j’épluche des manuscrits.

Afin de ne pas perdre de vue mes propres projets d’écriture, je me suis inscrite à un autre atelier. Y participer me donne un certain cadre. Et puis, c’est très stimulant d’être entourée de personnes qui partagent la même passion.

J’aimerais bien écrire dans une roulotte.

Pour le côté bohème d’abord, mais aussi pour ne pas avoir la possibilité de me disperser: j’ai tendance à faire trente-six choses en même temps…

Sinon, je me suis donné comme résolution pour 2017 de consacrer dix minutes par jour à l’écriture automatique: je laisse mon stylo courir sur le papier, sans vraiment réfléchir, en suivant l’inspiration. Ça libère la créativité. Je n’ai encore soumis aucun texte à un éditeur, mais bien sûr, être publiée, c’est le rêve ultime! Ne serait-ce qu’une nouvelle dans un recueil…

Luana Williams, 17 ans, Bière (VD)
Luana Williams, 17 ans, Bière (VD).

Luana Williams, 17 ans, Bière (VD): «L’écriture m’aide à évacuer le stress»

«J’ai toujours un carnet sur moi, dans lequel je note mes idées quand elles me passent par la tête. C’est parfois un poème, un ressenti, ou simplement un mot, et cela peut m’arriver n’importe où. Dans un café en observant les gens, à la maison, au gymnase… et parfois même en cours.

J’ai toujours adoré lire, c’est par ce biais que je suis venue à l’écriture.

Mais le déclic, je l’ai vraiment eu cet été, quand j’ai commencé à suivre un atelier avec ma maman. J’ai eu envie de m’y mettre plus sérieusement. Je me suis inscrite sur la plate-forme d’échange Wattpad, je publie régulièrement des textes. C’est très motivant d’avoir des retours de la communauté, c’est un peu comme une grande famille. J’ai même commencé à y poster des chapitres d’un roman, on verra ce que ça donne…

J’écris surtout à la main.

J’ai l’impression que les mots viennent plus facilement. A l’ordinateur, je bloque. Comme j’adore les carnets, j’en ai acheté plusieurs, un pour chaque atelier d’écriture. J’en suis un aussi à l’école, on s’y prépare pour les Salves poétiques de Morges, durant lesquelles on devra lire notre œuvre devant des vrais poètes. Ça met un peu la pression!

Et pour mon travail de maturité, j’ai choisi de rédiger une ou plusieurs nouvelles de science-fiction, un genre que je ne connais pas encore très bien, mais qui maintenant me passionne.

L’écriture m’aide aussi à évacuer le stress, ça me détend. Je ne sais pas encore si j’en ferai mon métier: je suis consciente que ce n’est pas évident de vivre de sa plume. Peut-être que je deviendrai prof de français. Pour l’instant, j’écris vraiment pour le plaisir. Et plus je m’investis dans cette activité, plus j’ai envie de continuer!»

Textes: © Migros Magazine | Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Wavre/lundi 13