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23 avril 2012

Au chevet des cours d’eau

Partout en Suisse, des gardes-rivières surveillent l’évolution des paysages fluviaux et conduisent des projets de revitalisation dans le cadre du programme Riverwatch du WWF. Sylvian Arrigo est de ceux-là.

Le Seyon
Le coût de la revitalisation du cours d’eau est estimé à 400 000 francs.

Une fois de plus, ne nous fions pas aux apparences. En effet, pour le promeneur du dimanche, le cadre a tout pour être idyllique: un charmant cours d’eau bordé de grands saules – le Seyon – traverse un paysage aussi champêtre que verdoyant – le Val-de-Ruz – avant de se jeter dans le lac de Neuchâtel. Et pourtant...

Sylvain Arrigo, garde-rivière: «Après la renaturation, on retrouvera la situation des prairies humides comme en 1880.»
Sylvain Arrigo, garde-rivière: «Après la renaturation, on retrouvera la situation des prairies humides comme en 1880.»

«Pour le spécialiste, la situation est catastrophique», avertit Sylvian Arrigo. Responsable financier d’une société de téléréseau et surtout pêcheur amateur, le Neuchâtelois serait-il un indécrottable pessimiste? Non. «Regardez le lit de la rivière. Il s’est enfoncé de plus de 60 centimètres en dix ans. L’incision atteint même 1,5 mètre en certains endroits. Cela s’explique par le fait que le Seyon a en partie été canalisé par des bâches en nylon tendues entre des pieux. Il file maintenant tout droit à Neuchâtel.»

Une pression de l’eau verticale

Du coup, en cas de crue, la pression de l’eau ne se fait plus horizontalement comme cela devrait être le cas, mais verticalement. Et cette chenalisation d’entraîner un creusement du lit qui assèche les champs adjacents. «Autrefois, les rives étaient ici bordées de prairies humides. Une zone particulièrement privilégiée par la fritillaire pintade, une espèce végétale menacée de disparition et dont les belles fleurs à clochettes mauves se font de plus en plus rares.»

La truite fario apprécie particulièrement les caches creusées par les méandres des rivières.(Photo: istockphoto)
La truite fario apprécie particulièrement les caches creusées par les méandres des rivières. (Photo: istockphoto)

De plus, les différentes corrections du Seyon ont peu à peu effacé les élégantes courbes naturelles de la rivière. «Les méandres ne sont pas seulement esthétiques. Ils fournissent un habitat diversifié pour les poissons puisque l’eau y creuse des caches. La truite fario les affectionne particulièrement.»

Fort de ce constat, Sylvian Arrigo et la Fario, Société des pêcheurs en rivière de Neuchâtel, Val-de-Ruz et environs, ont conduit un vaste projet de revitalisation. Celui-ci s’inscrit dans le cadre de Riverwatch du WWF Suisse, un programme visant à mobiliser partout en Suisse des bénévoles aptes à sauvegarder les cours d’eau de leur région (lire encadré). «Je m’y suis affilié dès 2007, car je savais que je pourrais alors bénéficier d’une structure forte au niveau national.»

«Oter le carcan dans lequel est actuellement la rivière»

Sur le papier, l’idée est simple: «Renaturer un tronçon de 1000 mètres sur le site dit des Prés-Maréchaux. Le but est d’ôter le carcan dans lequel est actuellement la rivière, de faire méandrer à nouveau cette dernière et de remonter son lit au niveau des champs. On retrouvera alors une situation de prairies humides comme en 1880.»

Dans les faits, la tâche est bien plus ardue et ne peut être l’œuvre d’un seul homme. «Il a fallu convaincre les différents acteurs. C’est aujourd’hui chose faite et, au final, cette collaboration est une première pour le canton de Neuchâtel», précise Sylvian Arrigo.

Le chantier devrait commencer l’année prochaine.

De fait, la restauration du Seyon est soutenue par la Fario, l’Association pour la protection du Seyon et de ses affluents, Pro Natura Neuchâtel ainsi que par l’Etat de Neuchâtel qui l’a inscrite dans sa planification quinquennale.

Quant au WWF Suisse, enthousiasmé par le concept, il a décerné un prix à la Fario à l’occasion d’un concours national de revitalisation des cours d’eau qui s’inscrivait dans le programme Riverwatch. L’organisation de protection de l’environnement a ainsi promis de débloquer 25 000 francs lorsque les travaux débuteront. C’était en 2008.

Quatre ans plus tard, sur le terrain, les pelles mécaniques n’ont toujours pas fait leur apparition. Normal, l’aménagement du territoire est avant tout gourmand en temps. «Aujourd’hui, le projet a mûri et est dans les mains du canton qui met tout en œuvre pour obtenir les échanges de terrains nécessaires à la réalisation du projet.» Quant aux coûts, ils sont estimés à plus de 400 000 francs pris en charge par l’Etat, la Confédération et le WWF.

Des espèces de poissons comme le vairon 
ont déjà refait leur apparition dans le Seyon. (Photo: istockphoto)
Des espèces de poissons comme le vairon 
ont déjà refait leur apparition dans le Seyon. (Photo: istockphoto)

Un projet d’envergure

Sylvian Arrigo se veut optimiste: «Le chantier pourrait commencer l’année prochaine.» Avant d’admettre: «Il est vrai que des projets de cette importance, on ne peut en porter qu’un ou deux dans une vie.»

Du coup, l’observateur peut se demander ce qui motive notre homme à passer plus de temps à s’occuper de protection de l’environnement que de pêche à la mouche. Pour Sylvian Arrigo, les deux activités vont de pair: «Je suis né dans cette région. Quand j’étais petit, j’allais déjà pêcher avec mon père. Nous ne restions par contre jamais le long du Seyon étant donné qu’il était trop pollué. Nous nous rendions plus loin, dans les gorges de l’Areuse.»

L’importance des pêcheurs

Cette situation a beaucoup marqué Sylvian Arrigo qui a développé au fil des ans une fibre écologique. Comme beaucoup de pêcheurs d’ailleurs. «Ce loisir touche toutes les catégories socio-professionnelles, du cantonnier au professeur. Pourtant, tous ont un point commun, soit un sens de l’observation remarquable. Ils alertent le garde-faune en cas de soupçon de pollution, nettoient les rives et ont une gestion des captures parfaitement appropriée à l’espèce.»

Notons encore que le projet de revitalisation du Seyon ne prévoit pas une amélioration de la qualité de l’eau. «Il s’agit là avant tout d’un problème de stations d’épuration contre lequel un garde-rivière ne peut pas faire grand-chose», explique Sylvian Arrigo qui note toutefois que de nombreux efforts ont déjà été réalisés par les pouvoirs publics. Dans les années 1960, le Seyon ne comptait par exemple plus aucune espèce de poisson. De plus, cette rivière neuchâteloise bénéficie d’un très petit bassin versant. En été, par exemple, l’étiage, c’est-à-dire le débit le plus faible d’un cours d’eau, se compose d’à peine 25% d’eau de source, le reste provenant des rejets des stations d’épuration. Du coup, en cas d’orage par exemple, celles-ci souffrent de sous-capacités, et il arrive que, par des déversoirs, les eaux usées finissent sans traitement dans la rivière.

L’écrevisse à pattes blanches est la première espèce à avoir disparu du cours d’eau. (Photo: Keystone/ Oxford scientific/Mike Powles)
L’écrevisse à pattes blanches est la première espèce à avoir disparu du cours d’eau. (Photo: Keystone/ Oxford scientific/Mike Powles)

Le rôle primordial de la pisciculture cantonale

Mais aujourd’hui avec la modernisation des infrastructures et le regroupement de certaines autres, la qualité de l’eau s’améliore et les pics de pollution se font plus rares. Par conséquent, des espèces de poissons refont leur apparition. «Le vairon parvient même à nouveau à frayer dans certains secteurs. Toutefois, ce n’est pas encore le cas de la truite fario; la pisciculture cantonale joue donc un rôle vital, car celle-ci réintroduit chaque année des dizaines de milliers d’alevins et pallie les manquements de la nature.»

A terme, grâce à son projet de revitalisation et à un réseau efficace du traitement des eaux usées, Sylvian Arrigo rêve que la truite puisse se reproduire naturellement dans le Seyon. Et mieux encore, qu’il soit à nouveau possible d’observer l’écrevisse à pattes blanches, la première espèce à avoir disparu du cours d’eau. Sylvian Arrigo y croit: «Ailleurs en Suisse, des rivières comme la Suze dans le vallon de Saint-Imier ont pu être renaturées. Pourquoi n’en serait-il pas de même ici?»

Devenir garde-rivière

Chaque année, le WWF forme des gardes-rivières aux quatre coins de la Suisse. Après avoir suivi une formation Riverwatch de quatre jours, chacun détermine le tronçon d’un cours d’eau dont il souhaite s’occuper. La mission d’un «river­watcher» consiste notamment à surveiller et informer l’organisation de protection de l’environnement de toute évolution (positive ou négative) et, surtout, de conduire un projet de revalorisation du paysage fluvial en collaboration avec le WWF et les instances publiques. La prochaine formation aura lieu en mai et juin 2012 à Lausanne, Monthéron (VD) et Morges.

Informations: www.wwf.ch/riverwatch ou riverwatch@wwf.ch

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: David Houncheringer