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1 octobre 2012

Au chevet du trésor de St-Maurice

En prévision des 1500 ans de la vénérable abbaye, les pièces d’orfèvrerie précieuses accumulées au fil du temps subissent un lifting aussi précis que délicat. En partenariat avec de nombreuses institutions scientifiques et grâce à l’électrochimie.

Restauration d'un cheval en métal
Les trésors 
retrouvent 
leur éclat 
d’autrefois grâce aux 
restaurateurs.

Si on avait fermé la maison ne serait-ce que dix ou vingt ans, le trésor aurait disparu. Il est toujours là parce que nous avons toujours été là.» Comme le souligne son père-abbé, Mgr Roduit, l’abbaye de Saint-Maurice fonctionne sans interruption depuis sa fondation le 22 septembre 515.

Parmi les événements prévus pour fêter le 1500e, en 2015, figure le redéploiement du fameux trésor composé d’un ensemble unique de pièces d’orfèvrerie précieuses à usage liturgique, souvent des reliquaires, dont la plus ancienne dépasse 2000 ans d’âge. Exposition dans des locaux plus adaptés qui nécessite d’abord une remise en état: un atelier de conservation-restauration a donc été ouvert à l’abbaye, sous la responsabilité d’une restauratrice spécialisée dans l’orfèvrerie moyenâgeuse, Denise Witschard de la Haute Ecole Arc de conservation-restauration.

Denise
Witschard, de la Haute Ecole Arc de conservation-restauration, spécialisée dans l’orfèvrerie moyenâgeuse.
Denise
Witschard, de la Haute Ecole Arc de conservation-restauration, spécialisée dans l’orfèvrerie moyenâgeuse.

Le nettoyage des pièces se fait désormais par traitement électrolytique. Denise Witschard explique que cette méthode appliquée sur de la première pièce restaurée, une statue équestre de saint Maurice, a ainsi dévoilé que certaines réparations antérieures avaient été faites au moyen de soudures à l’étain. «Une catastrophe parce qu’on ne peut plus jamais revenir en arrière!» Mal ressoudée, la statue n’avait plus sa position d’origine, ce qui a obligé la restauratrice à faire «beaucoup de consolidations de l’objet et à jouer avec ses imperfections pour arriver à un remontage correct». Sans parler du fait qu’autrefois on nettoyait déjà les surfaces ternies «mais en utilisant des produits abrasifs qui entraînaient une nouvelle dégradation».

La restauration pourtant sait aussi réserver de bonnes surprises. On a retrouvé dans la même statue, en la démontant, «trois petites reliques qui avaient été mises dans le cheval et dont la communauté avait oublié l’existence», des petites boîtes contenant des morceaux d’ossements et surtout des inscriptions. Les datations sont en cours.

Romain Jeanneret: «Mon but: redonner gloire à ces pièces anciennes»
Romain Jeanneret: «Mon but: redonner gloire à ces pièces anciennes»

Des pièces anciennes mais qui servent encore

Les objets du trésor ont d’autant plus besoin d’une restauration qu’ils n’ont rien de pièces de musée. Ils sont encore utilisés et manipulés lors des services liturgiques. Ou, s’agissant des trois châsses – ces coffres en argent qui contiennent les ossements des martyrs – carrément sorties et portées dans la rue en procession chaque 22 septembre. De quoi faire frémir les conservateurs. Denise Witschard pourtant s’est adaptée à la situation. Elle rappelle que la constitution de ce trésor s’est faite «par les dons de personnages prestigieux comme Charlemagne ou saint Louis» et que si ces objets sont parvenus en état jusqu’à nous, c’est aussi «grâce à la vigilance et à l’intérêt qu’on y a porté. L’usage, qui peut être source de détérioration, est aussi un facteur de conservation, l’oubli d’un objet dans une réserve s’avérant tout aussi préjudiciable, si ce n’est plus.»

L’abbaye de Saint-Maurice a été bâtie en 515. Elle abrite des reliques qui ont plus de 2000 ans d’âge.
L’abbaye de Saint-Maurice a été bâtie en 515. Elle abrite des reliques qui ont plus de 2000 ans d’âge.

Un trésor qui a traversé les siècles sans encombre

Ce qui n’empêche pas la conservatrice d’avoir promulgué pour les châsses un «système de socle avec poignées rétractables, qui permet aux chanoines de ne plus toucher l’objet quand ils le sortent, alors qu’il était autrefois porté à mains nues, sans gants.»

Face à des objets qui ont traversé les siècles, mieux vaut ne pas se rater. Denise Witschard explique ainsi «qu’on ne travaille jamais seul sur des pièces de ce type. La commission scientifique que nous avons constituée sert à discuter des orientations prises. Dès qu’un problème de conservation se pose, il y a une discussion avec les partenaires», comme la Haute Ecole Arc de conservation-restauration, l’Université de Lausanne et de Neuchâtel, le Musée du Louvre et des spécialistes comme l’électrochimiste Christian Degrigny ou l’historien Pierre-Alain Mariaux. Appel est fait aussi à une entreprise de gemmologie.

La restauration réserve parfois des surprises, comme ces reliques trouvées à l’intérieur d’une statue.

Le trésor donc est toujours là, mais il s’en est parfois fallu de peu, comme le raconte Mgr Roduit: «Quand Napoléon est passé ici en mai 1800, avec ses 40 000 soldats, il voulait ramasser le trésor comme il l’a fait partout ailleurs, mais on lui a joué un tour: on a caché les pièces, il n’y avait plus rien à l’abbaye, tout était dans des maisons, chez des particuliers.»

La crise des vocations pourrait être vue comme une autre menace, plus contemporaine. Après un pic de cent cinquante chanoines dans les années 60, l’abbaye n’en compte en effet plus qu’une quarantaine. Pas de quoi pourtant inquiéter Mgr Roduit: «A l’époque de la Réforme, il n’y avait plus ici que huit chanoines. Ils ont voté et décidé, à cinq voix contre trois, de continuer.»

Certaines anciennes pièces sont
plongées dans un bain où
l’on fait passer des électrodes.
Certaines anciennes pièces sont
plongées dans un bain où
l’on fait passer des électrodes.

Les miracles de l’électrochimie

Lorsque la décision de restaurer le trésor a été prise, les contacts existaient déjà entre l’abbaye et la Haute Ecole Arc de conservation-restauration. Son directeur, Christian Degrigny, spécialiste du métal, de la corrosion, de l’électrochimie, avait travaillé quatorze ans plus tôt avec Denise Witschard sur la restauration d’une pièce du trésor: la châsse dite des enfants de saint Sigismond. «Notre apport consiste à améliorer les méthodes de nettoyage, en miniaturisant notamment les traitements électrochimiques», explique Romain Jeanneret, l’assistant de Christian Degrigny sur ce projet. Le problème majeur posé par les objets du trésor, c’est le «ternissement de l’argent». Pas grave en soi, puisque cette couche protégerait plutôt les objets, mais esthétiquement désastreuse. D’où la volonté pour le 1500e de redonner à ces pièces vénérables «toute leur esthétique et toute leur gloire».

La première tâche des spécialistes de la Haute Ecole Arc consiste à analyser l’alliage «qui n’est pas constitué que de l’argent pur, on trouve aussi du cuivre, du plomb et de l’étain». Analyse réalisée à l’aide d’un appareil d’analyse par fluorescence X, qui envoie des rayons et permettra de voir «quels sont les alliages utilisés, quelle pièce a été réparée, comment elle a été fabriquée, si elle a été martelée ou coulée». Le traitement ensuite sera adapté «à la nature du matériau». L’intérêt des techniques électrochimiques, raconte encore Romain Jeanneret, c’est qu’elles permettent «de ne retirer que les sulfures et les chlorures», qui forment les ternissures, «tout en laissant la surface du métal intact». Tandis qu’avec des méthodes mécaniques, on viendra «frotter contre l’argent, un métal très tendre, avec des feuilles de 1 à 2 millimètres d’épaisseur... après quelques nettoyages l’argent aura disparu».

La première pièce traitée est une
statue équestre de saint Maurice.
La première pièce traitée est une
statue équestre de saint Maurice.

Certaines pièces, comme la statue équestre de saint Maurice, sont traitées en immersion dans un bac contenant 15 litres de solution: «On branche l’objet sur différentes électrodes, on fait passer un courant dans ce bain pour réduire le ternissement de l’argent, c’est le principe de l’électrolyse et de l’électrochimie.» L’inconvénient des bains est qu’ils obligent à démonter les objets qui contiennent aussi des émaux ou ont un cœur en bois. Les châsses par exemple, qui sont des coffres en bois sur lesquels on a cloué des plaques d’argent, «demandent beaucoup de dextérité pour être démontées sans rien endommager. Et puis il est impossible d’immerger un objet qui a un cœur en bois, car le bois s’imbiberait d’eau.» D’où l’idée de développer un outil qui puisse effectuer le même traitement sans immersion et qu’on puisse appliquer simplement sur la surface de l’objet. C’est ainsi qu’est né «le pinceau électrolytique». De quoi faire gagner un temps précieux à Denise Witschard et lui permettre d’être à l’heure, 1500 ans plus tard.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Laurent de Senarclens, Jeremy Bierer