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8 mai 2017

Au cœur d’une forêt jardinée

Des espaces spécifiques dans les bois permettent aux futurs gardes forestiers de s’exercer et aux professionnels de se perfectionner. Ils y étudient comment entretenir le milieu sylvicole et décider quels arbres couper – ou pas.

Si une personne vous demande: «C’est quoi, une forêt jardinée?», il est essentiel que vous sachiez lui répondre.» Nous sommes au centre forestier de Couvet (NE), il est 9 heures. Réunis autour d’une immense table en bois, seize futurs gardes forestiers de l’Ecole de Lyss entament une journée de formation en compagnie de Pascal Junod, ingénieur forestier et coresponsable du Centre de compétence en sylviculture à Lyss (BE) , Claude-André Montandon, garde forestier de la commune de Val-de-Travers, et Pascal Roschy, ingénieur forestier et responsable du secteur sylviculture au Centre forestier de formation de Lyss.

Le Val-de-Travers est considéré comme le berceau du jardinage cultural,

explique Pascal Junod. Je pense que ces forêts sont les mieux documentées du monde. Avec un recul de plus de cent trente ans, on dispose ici de renseignements chiffrés permettant d’apprécier la durabilité et l’efficacité économique du traitement de la forêt par la méthode du jardinage.»

Précieux terrain d’exercice

En point de mire aujourd’hui, justement, un exercice pratique de martelage sur le marteloscope de Couvet. Un marteloscope? Issue du nom «martelle» – la petite hache qui sert à marquer les arbres qui seront coupés – c’est une surface de forêt documentée, qui sert de terrain d’exercice aux professionnels. Ainsi, sur un hectare – pour celui de Couvet –, les arbres sont minutieusement répertoriés selon leur espèce, leur diamètre et leur valeur économique, y compris le bois mort sur pied.

Munis d’une carte offrant la vue d’ensemble du marteloscope et d’un protocole à remplir, les futurs gardes forestiers auront pour mission d’arpenter le terrain et de déterminer de quelle manière ils l’entretiendraient, de façon à maintenir une forêt durablement productive et multifonctionnelle, c’est-à-dire pourvoyeuse de bois de qualité, protectrice contre les dangers naturels, habitat pour la faune et la flore ainsi qu’espace de loisirs pour l’homme.

La sylviculture est un apprentissage permanent qui s’acquiert aussi par les pieds, souligne Pascal Junod. Lors des martelages, il est d’abord essentiel de marcher et d’observer soigneusement les arbres, sans idée préconçue. C’est en intégrant à la fois l’ambiance générale de la forêt et l’aspect individuel de chaque arbre que se pratique le jardinage.

Tout en sachant qu’il n’est pas seulement important d’enlever des arbres, mais aussi de garder et de favoriser les individus les meilleurs, afin de permettre leur épanouissement.» Le martelage n’est en effet pas un but en soi. Il doit permettre à la forêt de se renouveler en continu, dans une ambiance d’apparence immuable où cohabitent des arbres de toutes dimensions, sans nécessité de soins coûteux. «Le martelage est un geste intégratif fondamental, un acte décisionnel essentiel et à très haute responsabilité, du fait de l’intérêt général porté à la forêt et de son incidence sur le très long terme. Il faut réaliser en martelant qu’on n’exploite pas la forêt, mais qu’on entretient un patrimoine», souligne le spécialiste.

L’importance des coupes de bois

C’est ainsi que le martelage est régi par de nombreuses règles importantes. Il vise non seulement le prélèvement de bois, en veillant à répondre aux exigences financières des propriétaires, mais s’applique, en parallèle, à soutenir le fonctionnement de l’écosystème forestier et de ses nombreuses prestations (protection, eau de boisson, paysages de qualité, lieu de détente…). Pour aider la forêt à s’adapter aux changements climatiques, le sylviculteur doit également veiller lors de chaque martelage à complexifier le milieu, en termes de mélange d’essences et d’hétérogénéité des structures. Mais comme «on n’apprend jamais mieux que sur le terrain et par l’action», départ donc pour le marteloscope. Chemin faisant, en introduction au futur exercice de martelage, petite halte en bordure d’une forêt privée, inexploitée depuis plus de cinquante ans: «Faites un tour sur vous-même de 360 degrés et observez, conseille Claude-André Montandon. Vous avez au-dessus de vous la forêt jardinée et en dessous une forêt privée, anciennement jardinée, mais qui n’a plus été soumise à des coupes de bois depuis cinquante-six ans.» Le contraste est saisissant: du côté du massif jardiné, toutes les dimensions d’arbres cohabitent à foison. De l’autre, de très grands sapins d’environ 50 mètres de hauteur forment une canopée inextricable sous laquelle poussent péniblement ici et là quelques petits hêtres.

On estime que la forêt jardinée idéalement équilibrée consiste en 20% de petit bois, 30% de moyen et 50% de gros. Il y a ici 80% de gros bois.

Quel enseignement en tirer?», demande le garde forestier. «Cela montre que les coupes de bois périodiques sont le moteur de la futaie jardinée et qu’en cinquante ans la structure irrégulière s’est perdue, explique Pascal Junod. L’exemple de cette forêt de sapins et de hêtres illustre aussi la remarquable stabilité collective du massif et la très faible quantité de bois mort produit au cours des cinquante-­six dernières années (1% du volume).»

Les élèves doivent maintenant réfléchir à la manière dont ils martèleraient cette parcelle inexploitée si son propriétaire souhaitait y intervenir à nouveau. «On pourrait faire des ouvertures ponctuelles, qui permettraient au rajeunissement de se développer?», propose l’un d’eux. Réponse de Pascal Junod: «Le rajeunissement en forêt jardinée n’est pas vraiment un objectif prioritaire, il est le résultat indirect d’une gestion équilibrée du volume sur pied.» – «Alors pratiquer un vrai jardinage cultural, en maintenant les éléments stabilisateurs et en diminuant progressivement le volume sur pied au moyen de coupes rapprochées?», lance un autre. «Très juste, admet Pascal Junod. Tout peuplement encore suffisamment stable peut être jardiné, mais avec patience et doigté, dans un laps de temps qui correspond grosso modo à la durée durant laquelle la forêt a été abandonnée…»

Au centre forestier de Couvet (NE), seize futurs gardes forestiers écoutent attentivement Pascal Junod, ingénieur forestier et coresponsable du Centre de compétence de sylviculture 
à Lyss (BE).

Apprentissage par l’action et la comparaison

Après une petite visite au Président, 57,4 mètres de haut et sans doute le plus haut sapin de Suisse – «et même d’Europe, n’ayons pas peur des mots!», nous glisse Claude-André Montandon –, les élèves s’égaillent en duo dans le marteloscope pour mener à bien l’exercice demandé. «Dans le martelage, il n’y a jamais qu’une seule bonne solution, mais une palette de décisions favorables qu’il faut pouvoir argumenter et justifier, remarque Pascal Junod. L’une des réflexions des élèves porte par exemple sur le taux de bois mort:

la Confédération recommande qu’il y en ait 15-20% et ici, il n’y en a que 2,6%. C’est effectivement l’un des points que l’on peut améliorer, car une forêt riche en bois mort est une forêt riche en espèces.»

Les étudiants ont de la chance: c’est la période idéale pour un exercice de martelage, car le feuillage encore rare favorise l’observation des arbres. «Mais il faut être très prudent, souligne Pascal Roschy, car à la sortie de l’hiver, certains épicéas, par exemple, semblent parfois dépérissants. Ce n’est que quand ils auront reçu suffisamment d’eau au printemps qu’ils retrouveront toute leur masse foliaire…» Ce dernier souligne ainsi l’importance de disposer de gardes forestiers qualifiés. Il met également en évidence le rôle décisif joué par les forestiers-bûcherons, «dont la mission est de couper les arbres martelés avec précision, afin de minimiser l’impact sur le peuplement restant lors de la récolte.» – «On dit avec raison que la sylviculture est à la fois un art et une science au service de la société et des propriétaires, et que les martelages permettent de préparer l’écrin forestier du XXIIe siècle!», conclut avec fierté Pascal Junod.

Texte: © Migros Magazine / Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: Guillaume Perret