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22 décembre 2016

Au cœur du glacier de Fee

Le Pavillon d’Allalin, c’est un peu la caverne d’Ali Baba de Saas-Fee (VS). La plus grande grotte de glacedu monde recèle un véritable trésor de sculptures sorties de leur hibernation par la grâce d’un show son et lumière.

l'intérieur de la grotte avec quelques visiteurs.
Un monde onirique attend les visiteurs.

Saas-Fee s’éveille. Le soleil embrase les cimes des montagnes alentour. Le village, lui, restera dans l’ombre quelques heures encore. Nous sillonnons les rues de cette commune du Haut-Valais à bord du minibus électrique de l’Office du tourisme, qui rebondit sur chaque aspérité de la route.

Des enfants dans un igloo flanqué de deux grands pingouins sculptés dans la glace.
Cet igloo bien gardé est devenu le repaire de ces jeunes explorateurs de la grotte.

Sarah Senn, notre guide, est au volant. Le véhicule émet un discret feulement, comme les autres moyens de transport que nous croisons, les moteurs à explosion étant bannis de cette station.

La première étape de cette escapade se fait sans effort, en téléphérique. Nous grimpons ainsi de 1800 à 3000 mètres jusqu’à Felskinn, un bloc de pierre sur lequel est posée la structure de métal et de béton où accostent les cabines.

A pied cette fois-ci, nous traversons un long tunnel foré dans la roche pour rejoindre le… métro. Ou, plus modestement, le plus haut funiculaire souterrain au monde. La rame avale les quelque 500 mètres de dénivelé en moins de quatre minutes.

Un décor intimidant

Mittelallalin, 3500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Des géants se dressent tout autour de nous. En tout, une douzaine de 4000, dont le Dom – le plus haut sommet entièrement suisse – qui s’élève à 4545 m. On se sent vraiment tout petit au milieu de ce décor alpin. Amarré là, un restaurant tournant, le plus haut perché de l’univers, permet de profiter de cet incroyable panorama sans même bouger de sa chaise.

Un panneau indique l’entrée du Pavillon d’Allalin. Nous pénétrons dans un salon légèrement tempéré. Quelques doudounes sont suspendues à des cintres pour les visiteurs qui n’auraient pas prévu de vêtements assez chauds. Aujourd’hui, il fait -6 degrés dans la grotte (et -10 dehors). Comme Sarah Senn le précise,

la cavité a été creusée à la fin des années 1980 et inaugurée en 1990. Elle vient de subir un lifting complet ce printemps».

Le journaliste en train de descendre les marches.
La descente des entrailles du glacier permet de remonter le temps.

La guide nous invite à la suivre dans le boyau de glace qui s’ouvre devant elle. Après quelques mètres, une rampe d’escaliers plonge dans les entrailles du glacier de Fee. Nous remontons le temps au fur et à mesure que nous descendons: à la 51e marche, la glace est vieille de 47 ans (nous sommes donc en 1969, l’année où l’homme a marché pour la première fois sur la Lune). La hauteur de la centième marche correspond à 1492 (découverte de l’Amérique par Christophe Colomb). Et ainsi de suite.

Notre voyage temporel s’arrête à 79 après J.-C. (éruption du Vésuve et destruction de Pompéi). Au-dessus de nos têtes, il y a maintenant une quarantaine de mètres de glace d’épaisseur. Surtout, ne pas y penser! Le dédale de galeries, dans lequel nous nous perdons bien volontiers, est habité par des créatures de givre (fée, dragon, ours, puce, araignée, pingouins, poissons…). Certaines ont été taillées dans l’âme du glacier, d’autres sculptées en atelier, puis installées ici.

Toute une déclinaison de symboles

Les sculptures illuminées par des jeux de lumière colorés.
Le subtil show son et lumière fera la joie des petits tout comme des grands.

Par la grâce d’un show son et lumière aussi sobre qu’efficace, ces sculptures semblent s’animer et sortir d’hibernation. Jusqu’à fleurir éternellement comme cet edelweiss, incontournable symbole de la Suisse kitsch et folklorique. Plus drôle, le Cervin vu par le petit bout de la lorgnette des habitants de Saas-Fee. Un clin d’œil aux voisins de Zermatt. «Un échantillon de l’humour haut-valaisan», précise avec un sourire la photographe qui nous accompagne.

La visite n’est pas que féerique et ludique (même s’il y a un petit toboggan pour les enfants), elle s’avère aussi didactique, au travers d’une application pour smartphone, à télécharger sur www.eispavillon-saasfee.ch (malheureusement disponible en allemand seulement pour l’instant) et qui permet de plonger dans l’histoire du lieu. Et notre visite est également spirituelle, puisque la plus vaste niche du Pavillon d’Allalin sert de chapelle pour se recueillir, se marier ou pour écouter des contes et légendes du cru racontés en dialecte du coin.

Au cœur de la tourmente

Mais nous ne sommes pas encore arrivés au bout de nos surprises. Sarah Senn nous entraîne tout au fond d’une galerie pour une expérience décoiffante. Tout commence par un grondement, celui de la montagne en colère. Le bruit s’amplifie et les lumières s’éteignent. Dans une obscurité angoissante, l’avalanche nous rattrape, nous sentons son souffle glacé sur nos visages… Quelques secondes auront suffi pour nous donner une vague idée de la phénoménale puissance de ces tsunamis de neige.

Un feu sculpté dans la glace et illuminé de lumière rouge.
Un feu de glace, qui l’eût cru possible?

Nous quittons la plus grande caverne glaciaire de la galaxie (5500 m3) sous le regard inquisiteur de quelques masques grimaçants du Lötschental, qui ne semblent en rien troublés par le côté forcément éphémère de leur existence.

Le glacier est vivant, il bouge, il travaille… Ainsi, le site est condamné à évoluer»,

confirme notre guide. Plus qu’à remonter la rampe d’escaliers et à revenir au temps présent. A petits pas comptés à cause de l’altitude…

Texte: © Migros Magazine / Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Isabelle Favre

Illustrations: Amélie Buri