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7 décembre 2015

Au cœur du vallon de Nant

Une jolie combe encerclée de hautes roches, un silence parfait et une promesse de rencontres animalières: la réserve naturelle de Nant, au-dessus de Bex (VD), fait partie de ces lieux où le temps s’écoule autrement.

Le vallon de Nant
Le vallon de Nant dans toute sa splendeur.
François Burnier, membre du comité de Pro Natura Vaud

Le but du jour: marcher. Marcher dans le silence, dans le sauvage, dans le tout dernier automne, en tendant l’oreille. Le vallon de Nant, au-dessus de Bex (VD), semblait dessiné pour ça. Comme l'explique François Burnier, membre du comité vaudois de Pro Natura:

C’est une réserve des Préalpes spécialement belle et intacte, sans pistes de ski ni constructions à part des chalets d’alpage. Elle a été sauvée d’une exploitation militaire dans les années 1960»

Air vif, lumière distante qui ne se pose que sur les sommets. Le vallon est encore dans l’ombre en ce matin de fin novembre. Mais déjà on devine, en arrière-plan, la Dent Favre fraîchement saupoudrée. Le chemin monte tranquillement suivant un parcours didactique, laissant sur la gauche le jardin alpin et sur la droite le fil argenté de l’Avençon.

Tout est à voir, tout est à écouter. Déjà François Burnier s’arrête au pied d’un immense caillou recouvert de différents végétaux: un saxifrage aizoon, minuscule fleur qui parvient à extraire le calcaire de la roche pour y vivre, pain de coucou, fougère, mousses opulentes appelées «mousses des ours» par les Suédois. Autant de plantes capables de s’adapter à des milieux hostiles.

«On a fait le tour du rocher, mais on n’en a pas fait le tour!» dit François Burnier, passionné de nature et de tous ses détails, pointant encore un épicéa cramponné au sommet de la roche. Son système racinaire superficiel, au contraire de celui du sapin blanc, lui permet de se harnacher à la pierre, de l’emballer au point de finir par faire corps avec elle.

Le sous-bois se déroule ainsi: tout en mousses ambrées, lichens foliacés, troncs affalés qui, avec le temps, épousent parfaitement les courbes de la terre.

On pourrait voir un cingle plongeur dans le torrent. Tendons l’oreille! C’est un des rares oiseaux à chanter en hiver.»

Mais seuls montent les cris aigus des mésanges noires et huppées, nichées dans les hautes branches des conifères. Soudain, une trouée sur la gauche laisse paraître le Grand-Muveran et la Frête de Saille. Immense façade grise avec ses traînées de rouille. Plus loin, des versants herbeux inclinés au soleil accueillent un troupeau de chamois que l’on peut suivre à la jumelle.

Quand le sentier sort de la forêt, le ciel devient soudain immense. Azur strié qui domine un cirque rocheux, le glacier des Martinets en point de mire et la Dent-Favre avec ses allures de canyon américain. Le silence est toujours parfait, à peine troublé par un grand corbeau dont le cri rauque ricoche contre les parois.

une fleur toute sèche
Pas de doute, l’automne est bien passé par là.

On continue de monter à travers le pâturage de Nant. Eboulis, mélèzes décharnés qui se tiennent les coudes avant l’hiver, fond de comble d’où s’échappe un maigre sentier pour le col des Perris-Blancs. Mais à la désolation de la terre répond la majesté du gypaète barbu, qui trace à l’instant une ligne ondulante le long des crêtes, tandis que deux aigles royaux planent autour de la Dent-Favre.

Pique-nique dans une flaque de soleil

Il faut traverser le torrent sec des Martinets, sa caillasse, les troncs jetés là et lever les yeux vers la veine noire des Dents-de-Morcles. Silence humide, qui perce les vêtements. On voudrait soudain courir, escalader, crapahuter vers les cimes, là où le soleil a passé son coup de pinceau.

Il fait trop froid pour pique-niquer dans l’ombre des rochers. Demi-tour à toutes jambes vers les pâturages, le petit banc à l’orée de la forêt, parfait pour ouvrir les sacs. On mange éblouis, les yeux clos, dans le soleil enfin descendu.

Le retour peut se faire par le même chemin. Ou par une variante audacieuse, déconseillée par mauvais temps: le Trou à l’Ours. En route pour cette deuxième voie, qui enjambe l’Avençon, et très vite, sur l’autre rive, repart à l’assaut de la montagne.

Une solide montée qui nous amène à hauteur d’oiseau. Feuilles rouges des fraisiers, bouquets de vernes qui s’accrochent dans la pente, véritable couloir à avalanche. L’étroit sentier, par instants vertigineux, file sous la crête des Savolaires, tandis que de l’autre côté du vallon, le torse imposant du Muveran semble avancer à notre rencontre, comme par un étrange effet de loupe. On survole soudain le monde.

Le sentier s’arrête tout à coup dans un éboulis rocheux. Au lieu-dit le Trou à l’Ours, il faut en fait s’enfiler dans une cheminée, en se hissant à l’aide d’une chaîne, pour émerger de l’autre côté de la crête avec un panorama à couper le souffle.

Chouette chevêchette perchée sur un pin
Dans ce paysage féerique-ci, ce ne sont pas que les corbeaux qui s’accrochent aux cimes des conifères.

Un vrai cadeau , comme cette chouette chevêchette, perchée sur un pin, qui nous fixe de ses deux ronds jaunes. Sous une livrée beige mouchetée de blanc, le minuscule rapace ne semble pas impressionné par notre présence. Il faut dire qu’avec son vol en obus, il sème plutôt la terreur parmi les passereaux, dont il se nourrit. «Nous avons vu le plus grand et le plus petit rapace d’Europe en une journée», sourit François Burnier, ravi.

Chemin au travers du vallon
Les efforts fournis seront récompensés par un somptueux paysage et la richesse de sa faune.

C’est à regret qu’il faut redescendre. Une descente abrupte à travers d’infinies forêts sur un sentier glissant de feuilles ou enchevêtré de racines. A Cinglo, avec son chalet et son banc de méditation, on croit être arrivé. Mais non! La vertigineuse descente se poursuit, sinueuse, interminable, entre les conifères. Quand on retrouve la route qui mène au Pont de Nant, le ciel est en feu. Et nous, plus vivants qu’avant.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens