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3 octobre 2016

«Genesis», léopard d’argent au Festival de Locarno

Lucien Monot, un Vaudois de 22 ans, a remporté un léopard d’argent au Festival de Locarno pour «Genesis». Pour un premier court métrage, c’est un essai gagnant.

Lucien Monot a le succès modeste: lorsqu’il retournera à Locarno, il dormira toujours au camping...

Lorsqu’on arrive sur le coup des 10 h 30 au Bar Tabac ce vendredi, on cherche du regard un visage qui pourrait s’apparenter à celui d’un jeune réalisateur lausannois de 22 ans. Certes, on a vu sa photo dans Le Matin, mais c’était en août, lors du festival de Locarno où il venait de recevoir un léopard d’argent dans la catégorie «Pardi di domani» pour son court métrage Genesis. «Il dort au camping», titrait le quotidien orange au-dessus d’un Lucien Monot tout sourire appuyé sur une pile de chaises. Un campeur, donc. Mais version citadine.

Assis à une table, un jeune homme en train de pianoter sur son smartphone attire notre attention. On risque un «Lucien Monot?» Un regard bleu-vert cristallin se lève dans notre direction. «Franchement, je ne m’y attendais pas», avoue-t-il quel­ques instants plus tard entre deux bouffées de Pall Mall lorsqu’on lui demande s’il pensait décrocher un prix sur la Piazza Grande. «C’est mon tout premier film et, même si j’en étais très content, je n’aurais pas imaginé connaître un tel succès.»

Regardez ci-dessous un extrait vidéo de Genesis de Lucien Monot

La voix posée teintée de timidité, il raconte comment a germé l’idée de Genesis, perle de seize minutes trente, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Un travail de deuxième année pour cet étudiant de la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD), qui a débouché sur une rencontre avec une figure locale du milieu des figurants. L’homme se nomme Daniel Richard, 63 ans et des années de figuration au compteur, et c’est de lui que Lucien Monot brosse un portrait tout en pudeur, sa caméra Bolex 16 mm sur l’épaule. Il le filme dans la cuisine de son petit appartement lausannois, se rendant en bateau de la CGN à un casting à Thonon-les-Bains, sur un tournage, l’interpelle, le voit et le revoit. Trois mois à marcher dans les pas de l’homme de décor, une manière de rendre hommage à ces petits rôles qui ne figureront jamais sur l’affiche. «Ma sœur, qui a longtemps travaillé comme maquilleuse sur des tournages, m’a rappelé qu’on parle rarement des figurants, raconte-t-il.

J’aime décons­truire le cinéma, montrer comment la machine fonctionne, et quand j’ai rencontré Daniel Richard, je me suis dit que c’était un sacré personnage.»

La prouesse est aussi technique: seulement trente-cinq minutes de rush pour seize minutes trente de film, coût du développement de la pellicule oblige, une vraie gageure qui n’a pas fait peur à l’apprenti cinéaste. «Au contraire, j’ai trouvé génial de travailler avec la pellicule. Cela oblige à savoir d’entrée de jeu quel film on veut faire.»

Truffaut, Varda, Godard et les autres

Flash-back. Cadet de deux sœurs, Lucien Monot aime depuis son plus jeune âge le cinéma. Le long métrage animé Le roi et l’oiseau l’a marqué dès ses 4 ans et demeure encore son film préféré. Petit, cet enfant du quartier Sous-Gare à Lausanne allait souvent voir des films avec sa maman ou sa grande sœur Julie, elle aussi étudiante à la HEAD. Son père, architecte aujourd’hui retraité, était un fou de 7e art, «mais la façon dont le cinéma a évolué l’a déçu et il a fait comme un blocage». Pas le cas de Lucien qui construit sa propre culture au fil des ans. «Ado j’ai pris le pass Pathé, j’allais voir tout ce qui sortait et allais au ciné environ dix fois par semaine, mais j’ai fini par me lasser. Au gymnase, j’ai commencé à fréquenter la cinéma­thèque et j’ai découvert la Nouvelle Vague .» Truffaut, Chabrol, Godard, Agnès Varda. Ce petit monde peuple l’univers du futur élève de la HEAD. Là, il se frotte au cinéma docu-fiction dans la veine de la Française Marie Losier, rencontrée à son école et dont il s’est inspiré pour Genesis. Il avoue une passion pour le cinéma expérimental portugais et Méliès, dont il admire les talents d’illu­sionniste et de narrateur. Si je le croisais, je lui dirais: «Apprends-moi le cinéma!»

N’allez pas lui dire que sa consécration fait de lui un cinéaste. Lucien Monot a le triomphe modeste.

Je ne sais pas quand on peut réellement dire qu’on fait partie de cette famille.

Probablement lorsque j’aurai terminé mes études et que j’arriverai à en vivre.» En attendant, il poursuit sa route, espérant «continuer à ne pas me planter» avec, dans le viseur, un nouveau travail sur Méliès, justement. Il projette aussi de s’offrir une nouvelle caméra Bolex avec les 5000 francs de son prix et rêve de tourner un jour un long métrage toujours dans le style docu-­fiction au budget «no limit». Mais pour l’heure. Lucien Monot attend la rentrée en buvant des sirops de cassis, «ma boisson de l’été». Avant de retourner l’été prochain à Locarno. Toujours au camping.

Texte © Migros Magazine – Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: François Wavre/Lundi 13