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10 février 2013

Au jeu des familles, le nom du père est roi

Conservation de son nom, émergence du matronyme, possibilité pour les couples non mariés de donner le nom du père à leurs enfants: la réforme des noms de famille offre de nouvelles possibilités. Va-t-elle pour autant révolutionner les habitudes?

arbre généalogique
(Illustration: Corina Vögele)

On ne choisit pas sa famille, mais son nom de famille. La formule aurait pu figurer en première page d’un dépliant édité par les offices d’état civil du pays si telle avait été la volonté des autorités. Entrée en vigueur le 1er janvier dernier, la réforme du code civil concernant le nom de famille se caractérise par un choix à la carte pour les futurs époux. Elle est surtout censée favoriser l’égalité entre les sexes en offrant à chacun la possibilité de conserver son patronyme, ou de prendre celui de l’autre. Une avancée dans le droit à l’individualité plaident ses tenants, qui – évolution suprême – pourrait même ouvrir le champ à des filiations matrilinéaires. Un bouleversement en profondeur après des siècles passés sous le régime du patronyme.

Dans les faits, la réalité semble encore loin d’avoir rejoint ce monde égalitaire. Certes, de nombreuses femmes ayant dû abandonner leur nom au profit de celui de leur époux – la politicienne genevoise Maria-Roth Bernasconi en tête et dont le témoignage est à lire ci-contre – ou divorcées et ayant conservé le nom de leur mari se sont déjà précipitées auprès des autorités de leur commune pour retrouver leur identité de «jeune fille», comme on dit.

Des habitudes qui ont la vie longue

Certains offices d’état civil, à l’instar du canton de Vaud, s’avouent d’ailleurs surpris par l’ampleur des demandes. Mais en face, – est-ce l’amour? –, rares sont pour l’heure les nouveaux époux à avoir conservé chacun leur patronyme. Dans le canton de Vaud, 80% des mariés ont opté pour un nom de famille commun, celui de l’homme... Quant aux 20% restants, s’ils font office de pionniers, ils ont dans 90% des cas décidé de donner le nom du père à leurs futurs enfants... Jean-François Ferrario, responsable de l’état civil vaudois:

J’avoue que je suis un peu surpris. Cela montre que la culture du patronyme est encore très ancrée.

Faites disparaître ce nom étranger!

Preuve de cet attachement, les nombreuses demandes émanant de couples ayant eu un enfant hors mariage avant l’entrée en vigueur du nouveau droit et désireux de lui faire porter le nom du père, comme le permet rétroactivement la loi durant cette année (lire témoignage ci-dessous). «La mère donne la vie et le père transmet le nom», résume le secrétaire de la Chambre des généalogistes de Suisse romande Jean-Claude Romanens pour expliquer le phénomène.

Le patronyme est un repère identitaire fort: le père est le chef de clan, le chef de famille.

A l’écouter, peu de chance de voir abonder les filiations matrilinéaires ces prochaines années en Suisse.

Et si le nom de la mère devait être préféré à celui du père, c’est avant tout pour des raisons d’intégration et d’esthétique, note-t-il. «Les hommes qui ont un nom à consonance étrangère ou difficile à porter, ou encore un repris de justice qui voudrait que son passé cesse de le poursuivre, ceux-là pourraient choisir de prendre le nom de leur épouse.»

L’avis est partagé par le sociologue genevois Eric Widmer. Spécialiste des relations familiales, il regrette pour sa part l’abandon du double nom qui offrait aux époux l’avantage de se fondre dans une entité familiale, tout en conservant leur individualité.

Eric Widmer, sociologue genevois, Spécialiste des relations familiales. (Photo: LDD)
Eric Widmer, sociologue genevois, Spécialiste des relations familiales. (Photo: LDD)

En voulant garantir l’égalité, la nouvelle loi risque de créer des effets pervers.

Et d'expliquer: «Les personnes attachées à la famille en tant que groupe de solidarité auront besoin d’un nom commun pour marquer cette fusion. Mais si cela signifie devoir renoncer à son nom pour l’un des deux époux, et par la même à son individualité, et bien cette loi revient justement à nier le principe d’égalité qu’elle prétend défendre.» Résultat, les mariés risquent fort de se tourner vers un choix traditionnel, à savoir le nom de famille commun basé sur celui de l’homme...

Si le patronyme semble loin de vivre ses dernières heures, qu’en sera-t-il du mariage? Verra-t-on toujours autant de couples convoler alors que le nom du père peut désormais être transmis en union libre? Là, réside sans doute l’une des grandes questions liées à cette réforme, conclut Eric Widmer.

«Je veux exister en tant que personne»

aria Roth est redevenue Maria Bernasconi, tout en conservant son nom d'artiste Maria Roth-Bernasconi sur la scène politique. (Photo: Nicolas Righetti/Rezo)
Maria Roth est redevenue Maria Bernasconi, tout en conservant son nom d'artiste Maria Roth-Bernasconi sur la scène politique. (Photo: Nicolas Righetti/Rezo)

En fervente militante pour l’égalité entre homme et femme, difficile d’imaginer Maria Roth-Bernasconi conserver le nom de son époux alors que la loi ne l’exige plus depuis le 1er janvier. C’est donc sans attendre que la conseillère nationale socialiste genevoise a pris rendez-vous avec l’office d’état civil de sa commune pour retrouver son nom de célibataire. Depuis le 1er février, Madame Roth a ainsi officiellement laissé place à Madame Bernasconi après plus de trente ans d’existence.

C’est mon nom de naissance, celui de mes frères et sœurs et de mes parents dont je suis proche. Pour moi, il est évident que je suis une Bernasconi avant d’être une Roth. Et puis, je dois être cohérente avec les idées que je défends; je veux exister en tant que personne, et non pas en tant qu’appendice de mon mari.

Mais ce changement d’identité n’est pas allé sans susciter quelques réactions.

Mon mari et ma fille me comprennent, mais mon fils a davantage de peine. Il a l’impression que je quitte la famille.

N’y a-t-il pas un petit peu de vrai? «Absolument pas», assure la nouvelle Madame Bernasconi. Et de citer l’exemple des familles recomposées où les noms sont parfois aussi nombreux que le nombre d’enfants. «Cela montre bien que le patronyme n’est pas l’élément fédérateur.»

Premier geste marquant cette identité retrouvée: la plaque de la boîte aux lettres s’est vue promptement modifiée. La famille Roth a désormais laissé place à Monsieur Roth et Madame Bernasconi. Quant à Maria Roth-Bernasconi, elle continuera d’exister uniquement sur la scène politique. «Les gens me connaissent en tant que telle, j’ai donc décidé de conserver mon nom d’artiste!»

Auteur: Viviane Menétrey, Anne-Isabelle Aebli