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14 novembre 2015

Au royaume de la Borgne

De Bramois dans la plaine du Rhône jusqu’à Euseigne en remontant la rivière qui coule au fond du val d’Hérens, on traverse une série de paysages naturels aussi variés que grandioses. Entre prairies, falaises, gorges, pinèdes, sources d’eau chaude et pyramides.

changement de rive photo
Changement de rive avant d’attaquer la seule difficulté du parcours: une montée vertigineuse.

En prendre plein la vue le long de la Borgne. Tel est le programme. La balade en effet qui conduit de Bramois (VS), dans la plaine du Rhône, à Euseigne (VS), dans le val d’Hérens, ne laissera jamais l’œil du promeneur en repos, y compris le plus blasé. Le point de départ indique déjà tout le sérieux de l'entreprise: le restaurant des Pèlerins. En sachant que le prochain point de ravitaillement ne se situera pas avant l’arrivée à Euseigne, quelques bonnes heures plus tard, autant prendre ses précautions et emporter un solide pique-nique et surtout des boissons.

A l’entrée du vallon de la Borgne. Pour un périple entre ombre et lumière.

Autre signe qui donne le ton: la promenade débute par un authentique chemin de croix, celui qui conduit à l’ermitage de Longeborgne. Passé quelques vignes, on entre dans les gorges, pour une alternance, qui ne finira plus, de lumière forte et d’ombre saisissante, d’éblouissement et de frissons. On avance au plat, le long de la rivière, sur la rive droite, un cours d’eau dont les principaux habitants sont la truite, le cincle plongeur et la musaraigne aquatique. Sous des falaises de calcaire où poussent la joubarbe aranéeuse, l’épervière, l’orpin, la saxifrage, la lunetière, le sisymbre et quelques autres sans doute. Et que hantent une ribambelle d’oiseaux comme le grand corbeau, le faucon crécerelle, le martinet à ventre blanc, le tichodrome, l’hirondelle, le rouge-queue noir, on en passe et des plus beaux. Entre les rochers, on aperçoit bientôt sur l’autre rive le superbe bâtiment de l’usine électrique, qui date de 1918 et alimenta longtemps les fours à électrolyse de Chippis (VS).

Attention, bifurcation! Un chemin qui monte vers l’ermitage de Longeborgne puis les villages de Mase (VS) et Vernamiège (VS), un autre qui descend et nous ramène à la rivière. Dans une succession dès lors de paysages qui pourront rappeler tantôt la Provence et ses pinèdes, tantôt le Colorado et ses gorges serrées. Les panneaux de mise en garde se succèdent également, contre les crues possibles de la rivière, hydroélectricité oblige.

Changement de rive avant d’attaquer la seule difficulté du parcours: une montée vertigineuse.

La seule plaine de la balade

Passé un barrage en pierre et sa cascade, voici l’unique petite «plaine» de la balade, où s’amoncellent des alignées de cairns, au bord d’une eau glacée et translucide. Ce jour-là, une maman et ses deux jeunes enfants y sont occupés à une activité qu’on qualifiera de «land art»: le tracé d’un cœur sur le sol, à l’aide de feuilles et de cailloux. Avant l’élaboration bientôt de l’inévitable cairn. Le vallon de la Borgne abrite encore, côté faune, le cerf, le blaireau, le renard, l’écureuil, l’aigle royal, pour ne citer qu’eux et, côté flore, l’orchidée, l’astragale, la violette, la centaurée, sans oublier, naturellement, le polygale chevelu. Et on ne vous dit rien des arbres et arbustes – genévrier, églantier, érable, troène, cornouiller sanguin.

Un chemin de croix conduit vers l'ermitage de Longeborgne.

Au loin, les pyramides d’Euseigne


Bientôt le vallon se resserre. Impossible d’aller plus loin. Sauf qu’un pont permet de traverser la Borgne. Et d’attaquer la seule vraie difficulté du parcours. Une montée bien raide et bien exténuante d’une vingtaine de minutes. Au sommet de laquelle un panneau indique froidement que, jusqu’à Euseigne, il reste bien encore deux heures et dix minutes de trotte. Mais désormais à flanc de coteau, parmi les pins d’abord, avec même quelques petites descentes. Plus rien d'infernal.

L’usine électrique qui alimentait les fours à électrolyse de Chippis.

La Borgne désormais se fait invisible, terrée au fond de sa gorge, tout en bas. Enfin, au détour d’un replat, les sommets du val d’Hérens se montrent. Sur un rocher à pic, sur l’autre flanc du vallon, trois chamois prennent le soleil au-dessus du vide. Annonce d’une délivrance lointaine mais désormais palpable, voici qu’apparaissent les pointes encore minuscules des pyramides d’Euseigne.

Se baigner dans les sources thermales

On saluera quelques moutons avant d’arriver aux sources de Combioula. Des sources d’eau chaude où l’on peut se baigner dans un petit bassin d’environ deux mètres de diamètre. En passant sur la forte odeur d’œuf pourri, soufre oblige. Ce ne sont pas moins de 81 sources thermales qui jaillissent des rochers à cet endroit, certaines même sous la rivière. La température de l’eau oscille entre 21 et 30 degrés. Une faille géologique explique le phénomène. Les eaux de précipitation s’y infiltrent, descendent jusqu’à 800 mètres de profondeur et ressortent après un périple qui peut durer plusieurs dizaines d’années. L'eau, lors de son transit souterrain, dissout les substances minérales de la roche. D’où, quand elle ressort, sa teneur notamment en anhydride sulfureux. Dès le XVIe siècle, on creusa des galeries, aujourd’hui obstruées, pour tenter en vain d’exploiter le sel. Les lieux font dès lors les délices des chauves-souris.

Les pyramides d’Euseigne. Beaucoup ont perdu leur pierre sommitale.

On quitte la Borgne définitivement pour grimper le long d’une route en terre, au milieu des prés, vers Euseigne et ses pyramides. Avec, en arrière-fond qui écrase tout désormais, la «monstrueuse coquette», comme l’appela Maupassant. Autrement dit, la Dent-Blanche.

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Isabelle Favre