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10 avril 2012

Au service de la danse

Inlassablement, la Neuchâteloise Noémie Ettlin recherche le geste parfait au sein du Ballet national de Marseille. Plongée dans les coulisses d’une répétition, avant la tournée suisse de la compagnie.

Noémie Ettlin faisant une arabesque
Noémie Ettlin 
durant la classe technique.

Un havre de paix dans une ville trépidante: tel se présente le siège du Ballet national de Marseille, caché au cœur d’un grand parc arboré. Cette frontière naturelle n’est pas la seule à marquer une distance avec la cité phocéenne. Replié sur lui-même, le bâtiment d’une blancheur éclatante est quasiment dépourvu de fenêtres. Pour y pénétrer, il faut emprunter une rampe qui, jouant le rôle de sas, emmène le visiteur dans une cour intérieure, puis donne accès aux différents studios à moitié enfouis dans le sol.

Ici, tout a été pensé pour que les danseurs puissent se concentrer sans que leur esprit soit détourné par les scories de la vie quotidienne.

En ce lundi matin, une trentaine de jeunes gens de toutes nationalités suit la classe technique du répétiteur Thierry Hauswald, premier prix du Conservatoire de Paris. Au piano droit: Jonathan Soucasse réveille les corps avec des airs que chacun peut chantonner. Petit à petit, des sourires se forment sur les visages, et l’énergie artistique semble atteindre chaque extrémité du corps. Lissé, pointé, demi-plié, fondu, rond de jambe: ici on répète, répète et répète encore les techniques de base. C’est qu’il faut atteindre le geste parfait, le saut idéal, la plus belle ligne d’équilibre. Bref, sans relâche, on y recherche la grâce.

J'aime la liberté liée aux nouvelles créations.

A la recherche du geste parfait...
A la recherche du geste parfait...

Noémie Ettlin est de ceux-là. La Neuchâteloise de 23 ans a intégré le Ballet national de Marseille en 2009 et ne le regrette pas. «Frédéric Flamand, le directeur général, a ouvert la compagnie, d’école classique à ses débuts à la danse contemporaine. Il a apporté une nouvelle lumière qui me convient parfaitement. J’aime la liberté liée aux nouvelles créations.»

D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Noémie Ettlin a toujours aimé le mouvement. «A 4 ans, je m’essayais aux pirouettes, puis je dansais dans ma chambre avec mes copines.» Après une formation classique à Neuchâtel et un bac en poche, elle rejoint le Collectif du marchepied de Lausanne, s’initie au modern jazz et au hip-hop, puis intègre à Dresde le programme européen D.A.N.C.E en 2007. Noémie Ettlin fait alors la connaissance de Frédéric Flamand et, la même année, reçoit un prix d’études du Pour-cent culturel Migros. «J’ai pu en bénéficier durant deux ans. Il m’a permis de payer mon loyer et de devenir indépendante vis-à-vis de mes parents. Surtout, grâce à cette aide, j’ai pu passer du statut d’amateur à celui de professionnelle.»

La Neuchâteloise n’a jamais regretté son choix de vie: «Comme je suis de nature plutôt timide, je peux avec la danse m’exprimer sans utiliser de mots. De plus, la danse permet de s’adresser aux personnes qui ne parlent pas la même langue que nous.»

Faire et refaire le même mouvement

Il peut bien évidemment y avoir de la frustration, notamment au moment des répétitions quand il faut faire et refaire le même mouvement, parfois pendant plusieurs semaines, ou quand le danseur se perd dans les méandres d’une chorégraphie qui semble toujours plus opaque. Mais cette lutte au quotidien connaît souvent une fin heureuse. Et quel bonheur alors lorsque le ciel s’éclaircit. «C’est un plaisir incroyable de pouvoir danser sur scène devant un public et de se sentir portée par tout le groupe.»

Il suffit de regarder les membres de la compagnie s’échanger des regards complices ou discuter à l’insu du répétiteur pour admettre que la légendaire compétition entre danseurs n’a ici pas lieu d’être. Noémie Ettlin confirme: «Nous sommes solidaires et l’ambiance est bonne. Comme nous sommes tous sous contrat, la compétitivité n’est pas présente. Elle peut être par contre beaucoup plus vive lorsqu’on est en formation et que chacun cherche une place. Cela dit, j’ai toujours refusé cet état d’esprit.»

Noémie Ettlin se produira en Suisse le 23 avril prochain à l’occasion d’une création mondiale.
Noémie Ettlin se produira en Suisse le 23 avril prochain à l’occasion d’une création mondiale.

Et tant pis si la jeune Neuchâteloise n’est pas de toutes les performances proposées par Frédéric Flamand. Lors de la tournée suisse du Ballet national de Marseille organisée par Steps, le festival de danse du Pour-cent culturel Migros, Noémie Ettlin ne dansera par exemple pas chacune des trois pièces prévues au programme. En contrepartie, elle fera partie des cinq danseurs sélectionnés pour la chorégraphie d’Emanuel Gat. Intitulée «Organizing Demons», celle-ci est coproduite par Steps et sera présentée en création mondiale le 23 avril à Lugano en présence de l’auteur. «Dans cette pièce, les cinq protagonistes forment un groupe qui prime constamment sur chaque individualité. La difficulté est donc d’être toujours connecté à l’ensemble.» De plus, l’Israélien, qui a aussi composé la musique et créé les costumes, recherche davantage l’authenticité que la virtuosité. Tout est donc dans une subtile maîtrise de l’interprétation.

La matinée touche à sa fin. Le travail reprendra après une courte pause jusqu’aux environs de 18 heures. Il en est ainsi tous les jours de la semaine; l’art a ses exigences.

Dehors, à trois pâtés de maisons, le stade vélodrome de l’Olympique de Marseille focalise encore toutes les attentions. «C’est vrai que nous passons un peu en deuxième plan», regrette Noémie Ettlin. Cependant, le Ballet national de Marseille compte bien prendre sa revanche. Tout du moins en 2013 puisque la cité phocéenne a été élue capitale européenne de la culture. Espérons alors que les Marseillais seront plus nombreux à apprécier l’arabesque d’un danseur que la reprise de volée d’un footballeur. Et de fait, tout naturellement, s’émouvoir.

Steps – pas à pas

Depuis vingt-quatre ans, le Pour-cent culturel Migros organise la plus grande biennale de danse contemporaine de Suisse: Steps. Pensée dans la volonté de rendre la culture accessible au plus grand nombre, la manifestation se déroulera dans plus de trente villes de grande ou de moyenne importance et est placée sous le haut patronage d’Alain Berset, conseiller fédéral, et de Corine Mauch, syndique de la ville de Zurich. En tout, près de cent représentations sont prévues du 12 avril au 5 mai.

L’édition 2012 du festival aura pour thème «La féminité dans la chorégraphie». Pour Isabella Spirig, directrice artistique de Steps, le choix allait de soi: «Les protagonistes de la danse contemporaine étaient toutes des femmes durant la première partie du XXe siècle.» Cette année, Isabella Spirig a donc décidé de mettre en avant des chorégraphes comme Meryl Tankard, Lucinda Childs ou Cathy Marston. Par ailleurs, Steps organise également à Genève, Lausanne et Bienne des projections de films consacrés à l’histoire des femmes dans la danse, avec notamment des documentaires sur Pina Bausch, Martha Graham ou Josephine Baker. Notons aussi que, pour la première fois de l’histoire de Steps, la soirée inaugurale aura lieu en Suisse romande, à Genève (le 12 avril, Bâtiment des Forces motrices), avec la prestation très attendue de Sylvie Guillem. Elève de Rudolf Noureïev, muse de Maurice Béjart et source d’inspiration pour William Forsythe, la danseuse star française hypnotise tous les spectateurs par sa capacité irréelle à habiter chaque centimètre de la scène. Précisons encore que Sylvie Guillem renonce à son cachet et que Steps versera celui-ci à Unicef Suisse et Pro Natura Suisse.

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Lise Lacombe/ La Company