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17 février 2013

«Au tour des Romands et des Alémaniques d'entendre un peu d'italien»

Filippo Lombardi (TI/PDC) a été élu pour un an à la présidence du Conseil des Etats. Le Tessinois compte bien profiter de son poste pour défendre «l’italianità» de Suisse.

Le Tessinois Filippo Lombardi, président du Conseil des Etats en 2013
Filippo Lombardi préside toutes les séances du Conseil des Etats dans la langue de Dante: «Même si nous sommes une minorité à pratiquer l'italien en Suisse, c'est la troisième langue nationale.»

Vous avez été élu pour 2012-2013 à la présidence du Conseil des Etats. Que représente ce poste pour votre canton?

Le Tessin a bien sûr été très sensible à ma nomination puisqu’il y a vingt-cinq ans qu’aucun Tessinois ne s’était assis à cette place. Un poste d’autant plus important que mon canton ne compte aucun membre au Conseil fédéral. Et puis, je ne représente pas que le Tessin, mais l’italianità de Suisse dans son ensemble, c’est-à-dire tous les italophones du pays.

Et pour défendre cette «italianità», vous présidez les séances du Conseil des Etats en italien…

C’est la troisième langue nationale. Même si nous sommes une minorité à la pratiquer en Suisse, elle est à égale dignité avec les autres! Les italophones de Suisse font en permanence l’exercice de comprendre la langue de leurs compatriotes. Au tour des Romands et des Alémaniques d’entendre un peu d’italien. J’ai remarqué d’ailleurs que les députés comprennent en général très bien mes propos. Il est vrai que les procédures sont bien rodées et donc que le vocabulaire est très répétitif lors de ces séances. Et si le vote concerne un objet particulièrement compliqué, je consens à traduire mes propos en allemand.

Des réformes sont-elles nécessaires pour assurer une meilleure représentation des minorités linguistiques à Berne?

C’est une des batailles que j’ai menées dès mon entrée au Conseil des Etats. Nous avons réussi à mettre sur pied une loi sur les langues qui promette des résultats concrets et sommes parvenus également à créer un poste de délégué au plurilinguisme dans l’administration fédérale. Mais il y a encore du pain sur la planche. De nombreux documents par exemple ne sont pas encore traduits en italien sur le site internet du Parlement.

Et au sein du Conseil fédéral?

La culture latine, et notamment italienne, va de pair avec une compréhension différente des enjeux politiques.

Concrètement, quelles réformes proposez-vous?

Le Tessin aimerait faire passer le nombre de conseillers fédéraux de 7 à 9, avec peut-être la création d’un département présidentiel. Au sein de gouvernement remanié, deux postes seraient réservés aux Romands et un siège aux minorités italophones et romanches. Et puis ces réformes ne serviraient pas uniquement la cause des minorités! Le Conseil fédéral n’a pas changé de formule depuis cent soixante ans. Entre-temps, de nombreuses compétences sont pourtant passées des cantons à la Confédération. Et des obligations internationales nouvelles sont apparues. Lorsqu’un conseiller fédéral est invité à l’étranger, on s’attend à recevoir des ministres et pas seulement des fonctionnaires!

Des statistiques récentes ont montré que les proportions linguistiques sont bien respectées au sein de l’administration fédérale. Des chiffres que vous contestez?

Ces statistiques ne sont pas toujours exactes, car les départements les réalisent selon leurs propres règles. J’ai l’impression qu’ils comptent parmi la proportion d’italophones des personnes qui ont des noms de consonance italienne mais qui vivent depuis plusieurs générations au nord des Alpes et qui ne parlent parfois même plus italien. Ces chiffres regroupent aussi les traducteurs italophones. On ne peut pourtant pas les considérer comme des décideurs.

Cette même enquête admet que ces proportions ne sont pas toujours respectées au niveau des cadres. Comment expliquez-vous ce problème?

S’il n’y a pas un chef au sein d’un office qui peut rappeler à ses collègues d’engager parfois un italophone à un poste important, ces proportions ne sont jamais respectées. La nouvelle loi sur le personnel de la Confédération prévoit que les cadres parlent au moins deux langues et soient en mesure de comprendre la troisième. Il faudra veiller maintenant à ce qu’elle soit appliquée!

Romands et Tessinois sont-ils assez unis sur ce front?

Pour les questions identitaires et linguistiques, la collaboration est généralement très bonne. En revanche, lorsqu’il s’agit de nommer du personnel et particulièrement des cadres, cette solidarité tend à disparaître. Les Romands ont souvent l’impression qu’en tant que première minorité, c’est à eux que reviennent ces postes. Italophones et autres minorités viennent ensuite…

Au fond, sommes-nous trop renfermés sur notre propre langue?

Avec les Romands, les italophones partagent le même problème: nous fournissons de grands efforts pour maîtriser une langue étrangère, l’allemand.

Mais les Alémaniques ont pourtant pour habitude de nous adresser la parole en dialecte. C’est très agaçant!

L’une de vos motions veut donner la possibilité aux commerces de toute la Suisse d’ouvrir de 6 heures à 20 heures en semaine et jusqu’à 19 heures le samedi. Quelles sont vos motivations?

La situation est paradoxale aujourd’hui en Suisse. Nous avons une Loi fédérale sur le travail qui permet d’engager du personnel de 6 à 20 heures. C’est uniquement dans le secteur de la vente que certains cantons ont décidé d’imposer des horaires plus contraignants. Ces lois, différentes d’une région à l’autre, font désordre dans un pays où l’on se déplace de plus en plus. Par exemple au Tessin, si je sors du bureau à 18 h 30, je n’ai pour choix pour faire mes achats, que d’aller dans une échoppe sur l’autoroute ou en Italie! C’est peu pratique pour les consommateurs et surtout un désavantage compétitif important pour les commerces situés aux abords des frontières nationales!

Je ne comprends pas pourquoi on protège davantage les vendeurs, et pas plus ma secrétaire, qui termine son travail à 19 h 30 et qui n’a plus la possibilité de faire ses courses!

La raison principale de ce tourisme d’achat n’est-elle pas les prix plus favorables de l’autre côté de la frontière?

Les Suisses consomment pour plus de 5 milliards de francs par an à l’étranger. Cela représente des milliers d’emplois et quelques centaines de millions de perte de TVA perçue. Le prix joue certainement un rôle, mais ce n’est pas le seul motif. Il y a la facilité d’accès de ces magasins, qui bénéficient souvent de grands parkings, et surtout de leurs larges horaires d’ouverture. Même si ce dernier élément ne pèse qu’un tiers dans le choix des consommateurs helvétiques, il vaut la peine de se battre pour que les commerces helvétiques récupèrent ces achats. Cela représente déjà une grosse somme!

«Un secteur particulièrement prometteur au Tessin, c'est celui du luxe.»
«Un secteur particulièrement prometteur au Tessin, c'est celui du luxe.»

La troisième place financière de Suisse, Lugano, souffre beaucoup de la crise qui touche les banques helvétiques. Le canton du Tessin est-il inquiet?

Le secteur de la finance à Lugano s’est développé bien sûr en grande partie grâce à sa clientèle italienne. Mais tous ne sont pas venus pour frauder le fisc! Une grande partie des comptes ont été ouverts lorsque l’Italie était sous la menace du terrorisme et en plein changement politique. C’est donc aussi la sécurité des établissements tessinois qui les a attirés jusqu’ici. Sans oublier la grande qualité de son service. Pour résoudre son problème d’endettement, l’Italie fait aujourd’hui pression sur les banques tessinoises pour rapatrier le maximum d’argent. Nous avons déjà perdu un certain nombre d’emplois. On doit s’attendre à d’autres diminutions. Aux banques de dénicher de nouveaux marchés et activités. Lugano, comme Zurich, Genève et Zoug, espère, par exemple, créer de nouveaux emplois dans le secteur du trading.Un secteur est en revanche particulièrement prometteur au Tessin, c’est celui du luxe.

Comment expliquer le succès de cette «fashion valley» qui se dessine?

De grandes marques de luxe ont décidé d’installer leur logistique au Tessin. C’est le cas notamment de Gucci, dont toutes les commandes partent de leur centre de Lugano. Ce ne sont pas des raisons fiscales qui ont attiré ces entreprises, mais la qualité des infrastructures de transports, des services et de la sécurité en général. Ce secteur représente déjà 2000 emplois! Et il pourra bien s'agrandir davantage. Mais pour cela, il est indispensable que les infra­structures de transports restent assez performantes.

D’où votre combat pour creuser un second tube au tunnel autoroutier du Saint-Gothard?

Pendant les trois ans que dureront les travaux de rénovation planifiés au tunnel du Gothard, le Tessin ne peut pas se permettre d’être coupé du reste de la Suisse. Je suis certain en effet qu’une fermeture de cet axe entraînerait le départ de ces entreprises de luxe. Prenons l’exemple de Gucci: ses marchandises proviennent majoritairement d’Italie. Tout est emballé à Lugano, puis réexpédié depuis l’aéroport de Zurich jusqu’à ses magasins du monde entier. Ce ne sera plus possible si l’on perd notre liaison directe avec le reste du pays!

Ces travaux ne sont-ils pas un peu trop chers pour disposer au final d’un tunnel composé de deux tubes d’une seule piste chacun?

L’Office fédéral des routes a d’abord proposé de fermer le tunnel pendant les trois ans de rénovation, avec des mesures d’accompagnement transitoires pour aider à la circulation du trafic à travers d’autres axes. Les coûts d’assainissement du tunnel se monteraient à environ 700 millions et les mesures d’accompagnement à 1 milliard. Un second tube coûterait, lui, 2 milliards. Puis il faudra bien sûr rénover l’ancien tube. La différence entre les deux projets n’est donc que d’un milliard. Cette somme supplémentaire permettra de ne pas porter préjudice à l’économie tessinoise mais aussi d’amener une meilleure sécurité au tunnel! Tant qu’on maintiendra un système de circulation bidirectionnelle, on sera contraire à toutes les lois de sécurité européennes. Et dans trente ans, on risque bien d’être contraint de creuser un second tube!

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Raffael Waldner