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19 novembre 2012

Pascal Auberson en version intégrale

Anartiste, vibrateur, excessif, insatiable. A 60 ans, le chanteur Pascal Auberson n’a pas fini de célébrer le son, d’enflammer la vie. Digressions au moment de la sortie de l’intégrale de son concert événement à Montreux.

Soixante ans et un concert événement en avril dernier à Montreux. Que vous en reste- t-il aujourd’hui?

C’est difficile de parler d’amour… mais il y a quand même quelque chose de ça. J’avais peur, en retrouvant ces chansons de toute une vie, de faire une autocélébration et que ça pleurniche. Comment reprendre de vieilles compositions sans tomber dans «âge tendre et tête de bois»? La vraie bonne idée a été d’être accompagné, porté par l’Orchestre des Jeunes de Suisse romande, des amateurs de 15-16 ans. Et dans le mot amateur, il y a le mot amour. Un soir avant le spectacle, tout le monde avait le trac. Mais ça a donné un événement unique, comme un anniversaire, avec une tension extraordinaire et une fraîcheur.

Ces 60 ans, un cap espéré ou craint?

Ni l’un ni l’autre, les dizaines ne représentent rien. De quoi a-t-on peur, en fait? De changer? Je me promène souvent en forêt, j’adore la nature. Tout y est tout le temps en transformation. Mais c’est parce qu’on va vers la mort que les choses peuvent exister. Comme disait Woody Allen, l’éternité, c’est surtout long vers la fin. Je n’aimerais pas être éternel. On a peut-être perdu ce lien avec la nature directe. Un Japonais ou un New-Yorkais n’ont pas le rapport que j’ai moi avec une vache que je peux aller voir dans les dix minutes. Cette vache me remet dans ce que je suis!

On a l’impression que vieillir ne vous fait pas peur. Que ça vous va même bien…

Il y a des jours, je flippe comme tout le monde. Mais c’est plutôt mon ego qui flippe, qui se dit, mon Dieu, tu vas disparaître... Au fond, l’idée de mourir m’inquiète peu. Mais il faudrait penser tous les jours au fait que nous sommes éphémères. Si on se lève le matin en se disant que ce peut être la dernière minute, ça donne un prix à l’existence. Des choses qui semblent naturelles ou normales, comme manger, faire l’amour, aller aux toilettes, deviennent alors extraordinairement rares. En musique aussi, je cherche toujours à retrouver ce moment. Je sais que je ne suis plus neuf, mais qu’est-ce qui fait que j’ai toujours la joie de le faire? C’est que je veux me retrouver dans cet instant. Et pas considérer le public comme une entité, avec une routine de dates. Dans mes spectacles, je tente toujours quelque chose qui ne se refera plus jamais. Prendre des risques en art, c’est ça qui donne une vibration. Bien sûr, cela ne plaît pas à tout le monde... Mais ce n’est pas dans ma nature de faire ce qui est trop attendu.

En tout cas, vous n’êtes pas un être de la nostalgie…

J’essaie... Des fois, j’ai des bouffées qui remontent comme l’océan. On se rend compte que ce sera plus pareil, qu’on ne reverra plus telle personne, qu’on ne peut plus faire tel mouvement physique. Mais je constate que ce que je perds en vitesse à cause de l’âge, je le gagne en profondeur. Ce qui me plaît au fond, c’est de niquer la mort. C’est pour ça que j’ai appelé mon spectacle «Sois sans temps». Parce qu’en musique, il n’y a pas d’âge. Il y a l’horloge du temps, bien sûr, mais le regard n’en a pas. Un vieux philosophe du XVIe siècle, je crois, a dit: la lumière sort de l’œil. C’est tellement beau! Chacun décide à tout instant que ce qu’il vit est moche ou extraordinaire. Du coup, on ne peut pas reporter la faute sur les autres, on est toujours face à soi-même.

De votre enfance, entre une mère pianiste et un père chef d’orchestre, quelle est la première image qui surgit?

L’odeur de l’herbe… Je suis de Chavornay, mais mes origines sont un peu nébuleuses. Le grand-père maternel de mon père, on n’a jamais su d’où il venait. Ma grand-mère a été déposée dans une roulotte. C’était sans doute une personne du voyage, une gitane, qui a été recueillie par une famille dans le petit village vaudois de Goumoens-le-Jux…

En Afrique, j’ai l’impression d’être Africain. Je suis Noir à l’intérieur.

Ces origines incertaines vous arrangent bien…

Oui, j’adore! Il y a quelque chose en moi du saltimbanque, de la Russie, des pays de l’Est, des Balkans. Je fais toujours des rythmes très complexes, des sept temps, des onze temps. En Afrique, j’ai l’impression d’être Africain. Je suis Noir à l’intérieur et en même temps j’ai grandi avec Ravel, Debussy, Jimmy Hendrix… Mon père était lui-même une sorte de saltimbanque incroyable. A 3 ans, il avait un petit violon. A 15 ans, il gardait les chèvres, et à 17 ans, il était liftier au Beau-Rivage avec sa casquette de Spirou. Entre ses états de service, il jouait de son violon en plastique et, un jour, un mec plein de ronds l’a entendu. Et lui a offert trois ans de Conservatoire. C’est du Disney, un conte de fées!

Les rapports entre père et fils sont impossibles, dites-vous. Pourquoi?

Impossibles, mais géniaux aussi. Il me reste de ma première enfance quelque chose de la magie d’un père qui n’était pas souvent là. Mais il arrivait à changer le quotidien en une espèce de féerie folle. C’était difficile aussi pour un enfant, parce qu’il n’y avait plus de lois. Au milieu de la nuit, il arrivait parfois, un peu saoul de la vie, avec ses potes, Bernard Haller, Ansermet, il me réveillait et me mettait sur la table en me disant: Chante! C’était très intense, je ne comprenais pas grand-chose. Il était génial dans l’art, mais ne savait pas du tout comment faire avec la vie. Dans cette famille, on ne pouvait pas parler. C’est pour ça qu’on a fait de la musique.

Et vous, quel père êtes-vous pour vos deux fils?

J’ai sans doute été une horreur! Il faudrait leur demander… Elle est géniale la jeunesse d’aujourd’hui, mais elle manque de pères, elle manque de réponses. Ma génération a vécu Mai 68, avec des fleurs dans les cheveux, des pétards, rêvant, faisant l’amour, mais nous étions inconséquents. J’ai crié à 16 ans, sur les pavés de Paris, qu’il était interdit d’interdire, mais c’est la phrase la plus conne du monde! Ça veut dire quoi? Dire non, c’est un acte d’amour. Quand j’ai eu des enfants, je me suis dit que ­j’allais les éduquer totalement différemment. Eduquer, ça veut dire conduire vers le haut, tout le contraire de la stabulation libre, des poules en batterie. La non- frustration donne l’ennui. Bien sûr, il n’y a pas d’éducation parfaite, on traverse des bagarres, des tensions. Cela dit, j’ai de très bons contacts avec mes deux fils, César musicien à New York et Louis qui joue de la guitare comme un fou. Le fait d’être en contact avec l’enfance t’empêche de vieillir dans la tête.

Vous êtes un artiste protéiforme, incernable, touche-à-tout, la danse, le théâtre…

Parce que je suis trop seul! Si je reste ici, dans ces 300 m2, je regarde mon nombril… et je fais quoi? Le fait d’avoir dit non, à un moment donné, à certaines choses, à un certain succès, m’a ouvert la porte plus tard à la danse contemporaine, au free jazz, au théâtre. A 25 ans, j’étais une starlette, ça marchait très fort, je gagnais plein de pognon, mais j’ai senti le danger. Que si je continuais à faire l’Olympia, les tournées, j’allais mourir. C’était intuitif, comme un animal dans la forêt. Je serais devenu quoi, une petite star, genre Julien Clerc? Ce qui m’empêche de l’être, c’est que dès que j’ai un succès, je tourne la casquette et je fais autre chose. Je n’ai pas d’image, c’est une liberté.

Vous avez donc choisi de rester dans une certaine marge, loin du showbiz…

Même si l’argent, la reconnaissance, c’est génial, à un certain moment, il ne faut pas aller plus loin. Quand on a trop de succès, trop de pognon, ça rend imbécile, parce que tu dois mettre des lunettes noires et te cacher pour sortir. Je n’ai pas fait ce métier pour ça. C’est par acclamation que les dictateurs viennent au pouvoir et c’est par acclamation qu’on fait les stars. Ça me fait froid dans le dos. Et cela n’a plus rien à voir avec la chanson. J’adore faire le con sur scène mais quand je descends, fini, terminé.

La maladie a été le moment où j’ai pris conscience de l’existence.

Pourquoi être toujours revenu en Suisse?

Parce que ce pays est fou! On est géographiquement au centre de l’Europe et le fédéralisme est politiquement un exem­ple européen. Ici, il y a des conditions pour travailler et des gens que j’adore, comme Tinguely, le BBFC et d’autres. Le problème, c’est que c’est trop petit. Avec ma compagne Diane et d’autres amis, on a ouvert cet espace au Flon à Lausanne, loin d’un certain monde artistique que je déteste. On crée ici et on va jouer ailleurs.

Le cancer à 54 ans, qu’est-ce que ça a changé?

Tout. La maladie a été le moment du sursis où j’ai pris conscience que la vie est un miracle, super fragile, qui tient à un fil de rien du tout. Et qu’on oublie quand on est en pleine forme. Ça a accéléré ma prise de conscience de l’existence. J’étais sur le chemin, mais de me retrouver aux urgences, pratiquement mort, a accéléré un processus qui était déjà en moi. Depuis ce jour-là, j’écris autrement. Je vais plus vite à l’essentiel, moins de blabla, moins de lyrisme. Ça m’a libéré de quelque chose. En même temps, ça a été très dur.

Vous avez tout chanté, la vie, l’amour, la mort. N’avez-vous pas parfois l’impression d’avoir tout dit?

Quelle horreur, je vais me suicider après cette interview! Mais non (il se met à chanter), tout est toujours à faire dans ce monde, à refaire, à créer, à regarder les choses, à reprendre à zéro. Perds pas ta lumière! La vraie mort, c’est quand on se dit qu’on ne peut plus

Pourquoi dites-vous souvent que vous finirez pasteur à Chavornay?

Je rigole… J’adorerais faire de grands discours sur la vie. Je fais la différence entre la religion, qui signifie relier, et ce que ça a donné. Je m’intéresse beaucoup à la spiritualité, parce qu’elle n’est rattachée à aucun dogme. Je suis très attiré par le yoga, le bouddhisme, parce qu’il n’y a pas de gourou. C’est juste tenter de trouver le calme en soi, savoir qui on est à l’intérieur. Pour faire mon métier, il faut être dingue, mais en même temps très équilibré en dedans. Sinon on finit à l’asile.

Mais comment faites-vous pour

rester toujours dans l’envie?

Je me pose souvent cette question: si je vais vers une espèce de paix intérieure, est-ce que j’ai encore besoin de cette adrénaline de la scène? Eh bien, oui. Des fois, je me dis, bon tu as fait le tour du sujet, prends deux chèvres et retire-toi. Mais j’ai toujours un plaisir fou à jouer et, ces derniers temps, je n’ai pas arrêté. Ça me fatigue. Il me faut une discipline très stricte de vie. Je ne peux plus sniffer, vivre dans le bonheur rabelaisien de jouir par tous les pores, ne pas dormir. Maintenant si je fais ça, je tombe. Ce qui a changé aussi, c’est que quand je sors de scène et que ça s’est bien passé, je rêve d’être seul. Avant, c’était le contraire. J’avais le trac de ne pas être aimé. Maintenant, c’est peut-être l’avantage de l’âge, j’ai moins besoin d’être entouré. J’ai juste le trac de ne pas m’aimer moi. C’est peut-être plus complexe…

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Stéphanie Meylan