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11 février 2013

Autoportrait en psychotique

Lors du dernier Festival du film de Locarno, le Neuchâtelois Nathan Hofstetter a remporté le Petit Léopard d’or du meilleur court métrage suisse. Le jury a aimé son documentaire poignant racontant son hallucinante et fulgurante plongée dans la folie.

Nathan Hofstetter pose avec son Petit Léopard
Nathan Hofstetter: «J'ai été supris et ému de recevoir ce prix.»

Seul face à la caméra, Nathan Hofstetter se livre, se met à nu pour décrire en vingt-sept minutes chrono sa vertigineuse descente dans l’irrationnel, dans la déraison, dans la folie. De ce jeune homme (il a aujourd’hui 23 ans), qui lit des extraits du journal intime qu’il a tenu durant son séjour en hôpital psychiatrique, émanent de la douceur, de la fragilité, de l’innocence. Sa confession vidéo est touchante, sincère. Il n’attend pas d’absolution.

Il ne s’attendait pas non plus à décrocher le Pardino d’oro 2012 (Petit Léopard d’or) du meilleur court métrage suisse à Locarno. «J’ai été surpris et heureux.» Grâce à ce travail de diplôme intitulé «Radio-actif», cet ancien étudiant de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) a également obtenu son bachelor en cinéma, mention bien.

Vidéo: extrait du film Radio-actif de Nathan Hofstetter

Hors plateau, dans son modeste appartement, ce réalisateur neuchâtelois demeure pareil à lui-même: introverti, émotif, fébrile aussi. Il allume une cigarette. «Je fume un paquet par jour.» Comme il le raconte dans son film, il essaie de ne pas dépasser les limites, de ne pas sortir du cadre. Sa barbe, encore naissante lors du tournage, dévore désormais le bas de son visage, mais sans parvenir à cacher sa sensibilité à fleur de peau.

Son regard se trouble quand on lui demande de revenir sur son histoire récente. Comme s’il devait chercher au tréfonds de son âme le fil rouge qui lui permettrait de faire un récit précis et circonstancié de cet épisode forcément chaotique. «J’essaie de remettre de l’ordre dans le fracas de mes souvenirs», s’excuse-t-il. Son mégot atterrit dans un cendrier qui menace de déborder.

Je m’étais fait à l’idée que j’avais perdu la boule, 
que j’étais fou.

«J’étais un enfant et un adolescent comme les autres. Mes problèmes ont commencé en octobre 2010 lorsque je me suis cassé les deux talons.» Il revenait d’une soirée bien arrosée et a chuté d’un balcon. «C’est à partir de là que je suis tombé en dépression.» Il fait une sorte d’arrêt sur image, ne parvient pas à se concentrer sur le scénario qu’il doit expressément rendre s’il entend poursuivre ses études. «J’étais bloqué.»

Sur les conseils d’un de ses profs, il va travailler comme premier assistant caméra sur deux tournages. «Je suis entré dans une phase euphorique, j’ai bossé comme un dingue, je dormais peu, c’était tendu.» Tout bascule au printemps 2011! Persuadé qu’une bombe est cachée dans un magnéto, il interpelle l’ingénieur du son et exige de lui qu’il désamorce ce qu’il imagine être une machine infernale. Premier contact avec la psychiatrie.

Un jour, il arrête de prendre ses médicaments…

Suivi ambulatoirement, ne comprenant pas vraiment ce qui lui arrive («Comment voulez-vous vous y retrouver quand la psychose devient réalité?»), Nathan cesse rapidement de prendre ses médicaments et repart en vrille, en décompensation psychotique comme il l’apprendra plus tard.

Surgissent alors de son cerveau en ébullition des idées délirantes et des hallucinations: il pense qu’il est radioactif et que la télé lui parle, il se prend tour à tour pour un terroriste, un reporter, un envoyé de Jésus… «J’étais hyper-angoissé, j’avais l’impression que ma tête allait exploser.» Nouvelle hospitalisation. De trois mois cette fois-ci.

D’après le corps médical, il souffre de troubles psychotiques aigus. Ce diagnostic le laisse de marbre. «Je m’étais fait à l’idée que j’avais perdu la boule, que j’étais fou.» Au milieu de l’été 2011, il est transféré dans une «Unité de réhabilitation thérapeutique». Onze mois pour l’aider à se réinsérer dans la vie normale. Il profite de ce séjour pour réaliser «Radio-actif».

Une mise en garde des psychiatres

«Les psys considéraient que faire un documentaire là-dessus n’était pas une bonne idée, ils craignaient que je fasse fausse route, que je me plante.» Il ignore ces mises en garde et se lance dans l’aventure sans filet, mais avec l’aide de Natalia, l’une de ses camarades de classe. «Un jour que j’étais chez elle, je lui ai lu la dernière page de mon journal et elle m’a dit «Attends, je te filme!». C’est parti comme ça, spontanément.»

Lui est retourné sur les lieux de ses divagations afin de les immortaliser et d’en émailler ensuite son autoportrait cinématographique. «Même si je n’en avais pas conscience, ce court métrage était aussi une forme de psychothérapie et ça m’a vraiment fait du bien.»

Aujourd’hui, Nathan est de retour chez lui et fréquente un hôpital de jour. Pour y manger et y exercer quelques activités. Il esquisse un timide sourire, visiblement soulagé de traverser une phase de calme, de stabilité, de rémission. «J’espère à terme pouvoir me passer de cette béquille psychiatrique et continuer à travailler dans le milieu du cinéma.»

Auteur: Alain Portner