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18 juin 2012

«Aux consommateurs de choisir»

Le Réseau suisse pour le soja s’engage pour que cette plante soit cultivée de manière responsable. De retour du Brésil où des centaines d’hectares sont réservés à sa production, Ulrico Feitknecht, membre de l’association, nous dit pourquoi.

Un champ de soja avec un tracteur
Au Brésil, 
la demande
 mondiale en soja conduit à une 
industrialisation de l’agriculture. (Photo:DR)
Ulrico Feitknecht, président de Suisseporcs. (Photo: Marcel Studer/ Tessin geht aus)s
Ulrico Feitknecht, président de Suisseporcs. (Photo: Marcel Studer/ Tessin geht aus)

Le soja est une matière première incontournable pour l’élaboration des aliments destinés aux animaux de rente. En Suisse, il vient essentiellement du Brésil. C’est pourquoi des représentants du Réseau suisse pour le soja, dont Migros est membre, se sont rendus sur place pour se faire une idée des conditions de production. Ulrico Feitknecht, président de Suisseporcs, la fédération suisse des éleveurs et producteurs de porcs, était du voyage.

Vous êtes ingénieur agronome et gérez une exploitation familiale située dans la plaine de Magadino au Tessin. Vous y élevez des porcs et des vaches, cultivez du riz et des pommes de terre et êtes relié à une installation de biogaz. La situation dans le Mato Grosso, au Brésil, est tout autre avec ses immenses fermes de production de soja. Une vision effrayante?

Non, en tant que paysan, j’ai été plutôt fasciné. Je me serais bien vu conduisant une de leurs moissonneuses-batteuses, du moins le temps d’une semaine. Car je me plais bien dans ma ferme. Mes activités sont variées, et j’ai une autre relation avec mes bêtes et mes produits.

La Suisse est obligée d’importer du soja.

En Suisse, nous sommes plus proches de la nature...

Je trouve notre attitude parfois un peu arrogante. En Suisse, nous bétonnons 1 m2 par seconde, autant de surfaces perdues pour la végétation! Et en même temps, nous reprochons aux Brésiliens de défricher leur forêt pour se procurer un revenu. Ne me comprenez pas mal, la déforestation est un problème. Mais la situation est plus nuancée qu’on ne veut bien le dire.

C’est-à-dire?

Les autorités brésiliennes ont reconnu le problème et ont édicté des lois contre les défrichages illégaux et pour la protection de la biosphère. Notre Réseau suisse pour le soja collabore avec des producteurs brésiliens qui fournissent du soja cultivé sans manipulations génétiques, tout en agissant de manière responsable vis-à-vis de la terre et de ses habitants.

Les monocultures brésiliennes ont malgré tout un impact sur l’environnement.

Les Brésiliens utilisent leurs ressources de manière efficace, et je ne suis pas sûr qu’en Suisse nous fassions mieux, ni que nous ménagions mieux la biodiversité. Dans le Mato Grosso, 35% des surfaces d’exploitation doivent être réservées à la végétation naturelle. En Suisse ce sont 7%. Toutefois, il est vrai que le Brésil – et les Etats-Unis d’ailleurs – cultive le soja sur des territoires énormes, ce qui représente un problème. Mais c’est le marché mondial qui l’impose.

Vous en profitez aussi vu que vous importez du soja bon marché pour nourrir vos porcs.

C’est vrai. Mais nous cherchons des solutions pour remplacer le soja. Il existe des plantes riches en protéines qui poussent chez nous. C’est pourquoi j’aimerais pouvoir produire mon fourrage. De plus, nous devons mener des réflexions sur la viabilité de ce système pour notre pays. Acheter du soja sur le marché mondial est la solution la plus simple. Mais qui sait ce qu’il en adviendra dans dix ans? Qui peut dire si les grandes exploitations n’auront pas intérêt à ne cultiver que du soja transgénique? Ou à ne fournir que la Chine?

Qu’est-ce que cela signifie concrètement?

La Suisse est obligée d’importer son soja, car les 100 000 ha qui seraient nécessaires pour sa culture sont réservés au maintien de la biodiversité. Le Brésil est actuellement le seul pays qui fournit du soja non génétiquement modifié, et la demande augmente au niveau mondial. C’est pourquoi il est important de chercher d’autres terres susceptibles d’en produire, par exemple en Roumanie ou en Ukraine.

Craignez-vous d’être rattrapé par l’agriculture industrielle?

Non. Nous sommes actifs sur deux marchés. Alors que nous collons de belles étiquettes sur nos bouteilles de Merlot au Tessin, les Brésiliens remplissent des citernes de vin. Et juchés sur leurs tracteurs, ils consultent le cours des matières premières de la bourse de Chicago.

Et qu’en est-il des consommateurs? Sont-ils le jouet du marché?

Pas du tout. En décidant d’acheter ou non un produit, le consommateur est un acteur, qui influence davantage le système que ne le fait la politique agricole. Or, le consommateur décide en fonction de ses besoins et du prix, comme nous le constatons avec le tourisme d’achats.

La balle est donc dans son camp?

Oui. Quand vous achetez un vin, vous vous renseignez sur la région et sur le producteur. Pourquoi ne pas le faire lorsqu’il s’agit de nourriture? Je suis convaincu que les personnes qui prônent une alimentation équilibrée sont aussi intéressées à savoir d’où viennent les produits et souhaitent privilégier une production durable.

D'ici 2014, 90% du soja sera responsable

90 à 95% des importations de soja en Suisse proviennent du Brésil. (Photo:DR)
90 à 95% des importations de soja en Suisse proviennent du Brésil. (Photo:DR)

représente une source de protéines importante pour les hommes et les animaux de rente. La demande a doublé ces vingt dernières années pour atteindre 230 millions de tonnes, notamment du fait de l’augmentation de la consommation de viande au niveau mondial. Si les Etats-Unis et la Chine sont les principaux producteurs de soja, c’est l’Amérique du Sud qui enregistre le plus fort développement. Au Brésil, la hausse de la production a des conséquences sur la nature. Des forêts tropicales et des savanes sont défrichées, les cultures intensives polluent les sols ainsi que les eaux et provoquent des conflits parmi les populations locales.

La Suisse consomme 0,1% de la production mondiale de soja, et 90 à 95% de ses importations proviennent du Brésil. Les fournisseurs, les organisations de protection de l’environnement ainsi que les fabricants et les distributeurs, dont Migros, ont constitué le Réseau suisse pour le soja. Ils travaillent main dans la main pour que d’ici 2014, au moins 90% des besoins du marché soient couverts par un soja produit de manière responsable, soit sans déforestation illégale et en garantissant une utilisation limitée des pesticides ainsi qu’une gestion intelligente des terres.

Auteur: Alexandra Stark