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24 septembre 2012

Aux Paccots, le paradis est un lac

Niché au-dessus de la station des Préalpes fribourgeoises, le lac des Joncs abrite une flore et une faune protégées. Tour d’un petit coin de paradis lors d’une balade enchanteresse et gourmande.

le lac des Joncs
Le lac, imposant de tranquillité, s’est formé il y a plus de cinq mille ans.

Des géraniums flamboyants ornent les fenêtres du chalet. Sur la terrasse du Tsalè, quelques touristes dégustent une meringue nappée de double crème sous le soleil de midi. A l’intérieur, un petit groupe plonge fourchette et pain dans une fondue. Pas de doute, nous sommes bien en terres fribourgeoises. Aux Paccots, précisément, à quelques encablures du lac des Joncs, lieu de notre escapade.

Rendez-vous a donc été donné dans ce restaurant au toit de tavillons par Marie-Jo Capitanio, notre accompagnatrice du jour. Passionnée par la nature et le monde rural – elle peint des poyas et a notamment participé à faire découvrir les sentiers des narcisses dans la région de Montreux – «enragée de plantes et de jardins», cette Valaisanne établie depuis plus de trente ans à La Tour-de-Peilz connaît le lac et sa flore comme sa poche.

Sous ses airs de petit étang, le plan d’eau est en réalité d’une grande profondeur.
Sous ses airs de petit étang, le plan d’eau est en réalité d’une grande profondeur.

Une fois le café arrosé de crème épaisse avalé, nous filons en direction du plan d’eau. Une large route bordée de chalets résidentiels conduit au parking de l’Auberge du lac des Joncs, point de départ de randonnées et d’un sentier de raquettes en hiver. Nous sommes à 1235 mètres d’altitude, entourés de prés et de pâturages. En face, les sommets du Niremont et du Moléson se laissent lentement enfumer par les nuages en ce début d’après-midi.

De l’autre côté, caché derrière la bâtisse, le lac impose son calme dans la lumière de septembre. Il est vrai qu’il n’est pas bien grand (400 mètres de long), mais ne nous fions pas aux apparences. Sous ses airs de petit étang, le plan d’eau est en réalité d’une grande profondeur et regorge de trésors. Cette relique de l’ère glaciaire s’est formée voilà plus de cinq mille ans. Aujourd’hui protégée, elle s’inscrit dans l’inventaire fédéral des sites de reproduction de batraciens d’importance nationale. L’endroit abrite ainsi diverses espèces végétales et animales rares et menacées.

Si la présence du canard est des plus banales au bord des lacs et des rivières de plaine, sa visite est plus rare à cette altitude.
Si la présence du canard est des plus banales au bord des lacs et des rivières de plaine, sa visite est plus rare à cette altitude.

Des chardons au goût d’artichaut

Après les week-ends estivaux qui ont vu affluer les familles, le lac et ses habitants semblent avoir retrouvé la quiétude de la montagne. Une légère pente inaugure le sentier de copeaux qui conduit au bord de l’eau. A peine y avons-nous posé le pied que Marie-Jo Capitanio nous arrête. La végétation y est abondante et notre accompagnatrice pointe du doigt un chardon dégarni. «Le chardon fait partie de la famille des artichauts. Cueillie jeune, cette espèce est comestible et se déguste comme l’artichaut, avec une vinaigrette.» A deux tiges de là, l’alchémille déploie ses épaisses feuilles vertes. «Son nom vient des alchimistes. Au Moyen Age, ils recueillaient sa rosée, car ils étaient convaincus qu’elle avait des pouvoirs en lien avec la pierre philosophale», poursuit-elle. Mais voici déjà son œil attiré par une bande d’herbe ressemblant à de la dent-de-lion qui s’étire au milieu du chemin. «C’est le plantain, il adore être piétiné. Les feuilles du cœur sont excellentes en salade: elles ont un petit goût de champignon de Paris et de concombre.»

Je suis une véritable enragée de plantes et de jardins.

Laissons salades, artichauts et pierre philosophale. Nous voici arrivés au bord du lac, où un bouquet de joncs nous accueille les pieds dans l’eau. Pas un bruit ne filtre, et seule une légère brise fait frissonner l’eau stagnante. A côté des joncs, des trèfles d’eau étirent leurs tiges rougeâtres. Rien à voir avec leur homonyme terrestre; ceux-ci se croisent jusqu’en moyenne montagne et sont capables d’affronter les hivers les plus rudes. Plus loin, un groupe de nénuphars nains scintille sous le vol saccadé d’une libellule. L’espèce est menacée et n’a été répertoriée en Suisse que dans quatre lieux. C’est aussi le cas de sa visiteuse, la libellule nommée argio aux yeux rouges.

Marie-Jo Capitanio, passionnée par la nature et le monde rural.
Marie-Jo Capitanio, passionnée par la nature et le monde rural.

Plongée sur le Léman depuis le sommet de Corbetta

Nous poursuivons notre boucle en direction des majestueux joncs Massette. Une variété «plus noble», précise notre accompagnatrice, aussi appelée «quenouille» en raison de sa ressemblance avec l’instrument qui sert à filer la laine. Cette espèce est également réputée pour filtrer l’eau en pompant les nitrates et les matières organiques. Plus loin, à la pointe du plan d’eau, un amoncellement de mousse aquatique teinte le lac d’un vert lumineux: la sphaigne. Mais alors que nous admirons la douceur de velours de cet organisme sans racines, dont l’accumulation de matière organique est à l’origine de la formation des tourbières, notre regard est déjà attiré par le drôle de ballet auquel se livrent deux canes près du bord. En pleine toilette, elles semblent avoir élu domicile sur un monticule de terre.

Si la présence du canard est des plus banales au bord des lacs et des rivières de plaine, sa visite est plus rare à cette altitude. Comme quoi, ce ne sont pas forcément ceux que l’on s’attend à voir qui se présentent à nous. Et les panneaux didactiques qui jalonnent le lac ont beau annoncer grenouilles et crapauds, nous n’entendrons pas un coassement ce jour-là.

Le plan d’eau 
et ses abords regorgent de 
trésors 
végétaux
et animaux.
Le plan d’eau 
et ses abords regorgent de 
trésors 
végétaux
et animaux.

Notre boucle terminée, nous résistons à l’appel de la tarte aux abricots pour nous attaquer à la pente de Corbetta, dévalée en hiver par les skieurs. Une petite ascension à travers pré qui offre à la clé un joli coup d’œil sur le Léman et les Préalpes vaudoises et fribourgeoises, pour autant que le ciel soit dégagé. Nous n’aurons malheureusement pas cette chance cet après-midi-là. Le ciel se fait de plus en plus menaçant; nous rebroussons chemin en direction de l’Auberge du lac des Joncs pour déguster la fameuse tarte. Un dernier coup d’œil au lac assombri depuis la terrasse, et nous nous apprêtons à redescendre. La prochaine fois, c’est sûr, il fera beau. Et, qui sait, les crapauds seront peut-être au rendez-vous.

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Laurent de Senarclens