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11 mai 2015

Avez-vous parfois envie de vous déconnecter?

A l’heure où les nouvelles technologies investissent toujours davantage notre quotidien, la tendance est à la digital detox. Effet de mode ou réel besoin de nous affranchir d’habitudes (presque) addictives?

Laurent Nicolet photo
L'humoriste Laurent Nicolet ne pourrait pas se passer de Facebook pendant une semaine.

Scène de la vie quotidienne: quatre jeunes filles montent dans un train régional. S’arrangent pour être assises à côté. Et dégainent leurs téléphones. Pendant quelques minutes, elles pianotent frénétiquement, sans échanger un mot. Une attitude propre aux ados? Certainement pas! Car les autres occupants du wagon ont largement dépassé les vingt, les quarante, voire les soixante printemps, et tous, ou presque, sont religieusement penchés sur leurs écrans. Ciel! Devrions-nous envoyer les quelque quatre millions de Suisses qui possèdent une tablette ou un smartphone* en cure de désintoxication?

Digital detox. Entre les centres spécialisés qui ont vu le jour aux Etats-Unis, les manuels qui fleurissent en librairie pour apprendre à se déconnecter, les séjours sans wifi proposés par les spas et les hôtels, il est vrai que le terme, et la tendance, semblent être à la mode.

Il s’agit d’une constante dans l’histoire des techniques,

analyse Sami Coll, sociologue et chercheur spécialisé dans les nouvelles technologies à l’Université de Genève. Chaque invention procure d’un côté de la fascination, de l’adoration, et de l’autre un sentiment de rejet, une certaine phobie de la nouveauté. Bien souvent, nos rapports à ces outils sont donc ambivalents.»

Conscients de la pression sociale d’être joignable 24 heures sur 24, de répondre dans l’heure aux messages reçus, certains décident donc de prendre de la distance par rapport aux nouvelles technologies. «Nous assistons à un retournement de situation, poursuit le spécialiste. Il y a quelques années, posséder un smartphone était considéré comme un privilège. Aujourd’hui, le luxe est de pouvoir s’en passer. Chez les hipsters et les bobos notamment, utiliser un vieux téléphone portable relève presque du prestige social, tout comme à une certaine époque il était de bon ton de ne pas regarder la télévision.»

Accros aux rapports humains


Reste qu’il est inutile de se leurrer. Nous sommes tous, dans une certaine mesure, accros à nos écrans. «Je dirais plutôt dépendants, nuance Sami Coll. Parler d’addiction implique un jugement de valeur quant à l’utilisation que nous en faisons. Or, ce sont devenus des outils de travail, ainsi qu’une partie intégrante de notre vie sociale. Sans eux, nous nous sentons déconnectés de nos amis. Ce à quoi nous sommes accros, c’est aux rapports humains.» Quant au syndrome FOMO (fear of missing out), cette hantise de manquer une information capitale en ne nous rendant pas sur Facebook ou Twitter durant une journée, il est plutôt lié selon le sociologue à notre peur anthropologique d’être exclu, à notre besoin des autres. «Rien de pathologique, donc!»


Pour le professeur Yasser Khazaal, médecin-adjoint agrégé au service d’addictologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), seule une petite partie de la population fait un usage addictif des nouvelles technologies (lire encadré), et en particulier de certains produits spécifiques véhiculés par celles-ci (jeux, réseaux sociaux, cyberpornographie, etc.). Pour le commun des mortels, rien de tel à signaler, même si «de multiples formes d’usage excessif de ces produits de consommation peuvent être décrites. Par ailleurs, internet faisant désormais partie intégrante de notre vie quotidienne,

un bug informatique ou la perte d’un smartphone peut générer beaucoup de stress chez bon nombre d’entre nous.»

Le terme récent de nomophobie fait ainsi référence à ceux qui vivent dans la crainte d’égarer leur téléphone portable. «Au-delà de l’aspect matériel, c’est avant tout aux contenus et aux interfaces de connectivités qu’ils sont attachés.»

Alors, qu’est-ce que pense le médecin de cette tendance à la digital detox? «Le terme, n’étant pas issu d’un consensus scientifique, va renvoyer à toutes sortes d’approches, selon l’entendement de celui qui en parle: un séjour de deux ou trois jours dans la nature loin de tous réseaux ou encore une tentative d’adopter de nouvelles habitudes d’utilisation de son smartphone ou de sa tablette.» Car l’envie de se déconnecter, occasionnelle ou non, existe bel et bien, chez une partie d’entre nous du moins.

Elle découle parfois de la prise de conscience qu’on ne vit plus assez le moment présent,

souligne Yasser Khazaal. Notre focus d’attention peut s’en trouver trop dispersé.»

En revanche, ne dites pas à Sami Coll que les nouvelles technologies nous empêchent de nous parler. «Des gens qui tirent la gueule dans les transports publics et restent bouche cousue, on en croisait déjà il y a vingt ans. Cette détoxication digitale, ce n’est sans doute pas le combat le plus urgent que nous avons à mener.»

Témoignages

«Me passer de Facebook pendant une semaine? Vous voulez me tuer?»

Laurent Nicolet, humoriste, photo.
Laurent Nicolet, humoriste.

Laurent Nicolet, humoriste.

«Si je suis accro aux nouvelles technologies? Non. Mais dépendant, un peu… Comme tout le monde, quoi. En moyenne, je passe six à sept heures par jour devant un écran. Principalement pour travailler mes sketches, mais entre les e-mails, les réseaux sociaux (uniquement Facebook, pour ma part, même si c’est pour les vieux!), les SMS, je prends quand même pas mal de temps à répondre à des messages. Et quand j’ai dix minutes de battement, je joue sur mon smartphone: je n’ai pas de console chez moi, c’est un substitut.

Au début, je me disais que je n’irai que trois ou quatre fois par semaine sur Facebook. Finalement, j’y vais tous les jours. Plusieurs fois. Si c’est grave? Non, je ne suis pas encore trop inquiet. Même si on passe de plus en plus de temps, trop de temps, devant les écrans et que ce n’est sûrement pas un bon exemple pour les générations futures.

Me passer de Facebook pendant une semaine? Quoi? Vous voulez me tuer? Plus sérieusement, quand je suis en vacances, j’arrive un peu à déconnecter. Je vérifie mes e-mails chaque jour, mais c’est surtout pour ne pas me retrouver avec 542 messages à mon retour. Sinon, ça m’est déjà arrivé de sortir sans mon smartphone. J’avais l’impression d’être tout nu. Si je sais que je l’ai oublié chez moi, ce n’est pas un problème. Mais si je n’ai aucune idée de l’endroit où il est, c’est la catastrophe, comme si j’avais perdu la moitié de ma vie.

Par contre, je n’envisage pas de me lancer dans une digital detox, pour l’instant je n’en ressens pas le besoin, même si ça ferait du bien de se déconnecter de temps en temps.»

«Je ne peux pas me permettre d’oublier mon smartphone»

Luc Barthassat, conseiller d’Etat genevois (PDC), photo.
Luc Barthassat, conseiller d’Etat genevois (PDC).

Luc Barthassat, conseiller d’Etat genevois (PDC)

«Les nouvelles technologies sont devenues incontournables: on est tous un peu accros, moi aussi, je ne m’en suis d’ailleurs jamais caché. Dans le cadre de mes fonctions, c’est difficile de m’en passer. Chaque matin, en me levant, je prends une petite demi-heure pour consulter mes messageries. Je suis surtout actif sur Facebook, c’est une façon comme une autre d’être en contact avec mes concitoyens, d’être à l’écoute des préoccupations du terrain. D’ailleurs, 30% de ma dernière campagne était axée sur les réseaux sociaux. J’aime ce contact direct avec les gens et le dialogue qui s’ensuit. Je suis conscient qu’il y a moins de «contrôle» dans la communication, car tout n’est pas figé-calculé-calibré, mais c’est ma manière d’être authentique. Les discussions qu’on y engage sont le prolongement de celles qu’on peut avoir dans la vraie vie. Je n’envisage donc pas de me déconnecter: j’apprécie cette proximité.

Dans la journée, je profite de mes pauses, de mes trajets en tram pour répondre à des messages. Pour moi, c’est quand même un gain de temps. Le soir, j’y consacre encore une heure. Mais j’essaie de ne pas dépasser deux heures par jour.

A l’époque, je taquinais ma fille qui répondait toujours immédiatement à ses messages. Aujourd’hui, je suis devenu un champion de l’écriture tactile avec le pouce! Je ne peux pas me permettre d’oublier mon smartphone à la maison, étant donné qu’il fait aussi office d’agenda, qu’il contient tous mes contacts, etc. Mais pendant les séances, je n’y ai recours que pour des urgences.»

«Je me réjouis lorsque je peux me déconnecter pendant mes vacances»

Laetitia Guarino, Miss Suisse 2014 photo.
Laetitia Guarino, Miss Suisse 2014.

Laetitia Guarino, Miss Suisse 2014.

«L’été passé, je suis partie un mois en Inde avec mon copain, sans mon natel, sans internet, sans rien. Ça m’a fait tellement de bien de vraiment vivre le moment présent sans devoir penser à l’immortaliser sur Facebook! C’était des vacances magiques, que j’espère bien revivre un jour… Cela dit, c’est vrai que depuis mon élection, je suis beaucoup plus présente sur les réseaux sociaux, cela fait un peu partie de mon job cette année, notamment de répondre à mes fans et de faire un peu de pub pour mes sponsors. Je ne saurais pas dire combien d’heures j’y passe exactement, je ne me fixe pas de limites, mais j’estime rester correcte. Je ne vais pas toutes les cinq minutes sur Facebook pour compter mes likes!

En tant que Miss Suisse, je ne pourrais pas me passer de mon smartphone, je panique si je l’oublie chez moi: j’y reçois tous mes e-mails, tous mes appels, y recense tous mes rendez-vous. C’est devenu mon outil de travail. Mais pour un usage strictement privé, je ne suis pas du tout accro, et je me réjouis lorsque je peux me déconnecter pendant les vacances. Je suis une fille de la campagne: même si je reconnais que ces nouvelles technologies nous simplifient la vie, mes parents m’ont appris à apprécier la nature, le soleil, et les discussions réelles. Ce que j’aime, c’est partager un bon repas entre amis ou en famille.»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Wavre