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19 novembre 2012

Balade dans une tourbière

Aux Ponts-de-Martel (NE), les marais rouges plongent le promeneur dans le passé de la région, lorsque les habitants exploitaient encore l’or brun.

Tourbière
La tourbière est aujourd’hui devenue un endroit de promenade.

Aurions-nous poussé les portes d’un monde merveilleux? Désertes en cette froide et pluvieuse après-midi de novembre, les passerelles de bois qui surplombent les marais rouges des Ponts-de-Martel (NE) exacerbent le caractère désolé des lieux... déjà bien marqué par cette forêt de bouleaux décharnés, ces buissons couleur rouille qui envahissent le terrain, cette eau noire qui inonde la moindre anfractuosité.

Yvan Matthey, responsable de la gestion des réserves chez Pro Natura Neuchâtel.
Yvan Matthey, responsable de la gestion des réserves chez Pro Natura Neuchâtel.

Sûr, elfes, gnomes et lutins ne vont pas tarder à pointer le bout de leur nez! Mais à défaut de légende, c’est une histoire bien réelle – et passionnante – que notre guide Yvan Matthey, responsable de la gestion des réserves chez Pro Natura Neuchâtel, va aujourd’hui nous conter. Celle de la ruée vers l’or brun...

Inauguré en 1996, le sentier de la tourbière témoigne en effet de la relation particulière nouée au fil des siècles entre les habitants de la région et cette précieuse matière. Un musée à ciel ouvert donc, créé dans la foulée de l’initiative de Rothenthurm de 1987 visant à protéger les marais. Et dont les guides occasionnels ne sont pas nécessairement des érudits, mais plutôt des natifs du coin pouvant agrémenter leur récit de 1001 anecdotes tirées de leur propre vécu, les tourbières ayant été exploitées jusque dans les années 90. La visite peut toutefois également s’effectuer en solitaire, ou en famille, l’itinéraire étant jalonné de panneaux didactiques, dont Yvan Matthey lui-même a contribué à la réalisation.

Une charrette comme unité de mesure

En l’occurrence, c’est une charrette de transport, ou bauche, datant de 1933 et récupérée auprès d’une famille de la commune qui accueille le promeneur à l’entrée du sentier. «On l’utilisait aussi comme unité de mesure, relève notre guide. Une bauche correspondait à 3 mètres cubes de tourbe.» Il nous signale également de vieilles cabanes de bois qui servaient à l’époque à l’entreposage de l’or brun, lorsqu’il était exploité comme combustible, dès le XVIIIe siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. «Ensuite, la tourbe a été utilisée en horticulture pour sa faculté d’aérer le sol, de retenir l’eau et de stocker les éléments nutritifs. La manière de l’extraire du terrain a alors changé du tout au tout. Voilà pourquoi le sentier didactique a été divisé en deux parties, afin de mieux expliquer les différentes formes d’exploitation.»

Des briquettes de tourbe étaient découpées puis mises à sécher à plat sur le sol. (Photo: Keystone)
Des briquettes de tourbe étaient découpées puis mises à sécher à plat sur le sol. (Photo: Keystone)

Pour l’heure, c’est un plongeon d’une soixantaine d’années dans le passé que notre accompagnateur nous propose d’effectuer. Nous arrivons bientôt au pied d’un escalier de bois, gravissant un mur de terre noire. «L’extraction se pratiquait verticalement. A l’aide d’une bêche plate (dite le gazon), des briquettes étaient découpées puis mises à sécher à plat sur le sol. Afin d’accélérer le processus, elles étaient ensuite posées en équilibre par groupes de trois ou quatre (les châtelets), avant d’être érigées en pyramides (les mailles).» Le temps nécessaire à leur séchage? «Environ trois semaines dans des conditions optimales. Mais cela pouvait aller jusqu’à quelques mois et des pluies trop fréquentes rendaient parfois la récolte inutilisable.

les sphaignes, les mousses indispensables à la formation de la tourbe.
Les sphaignes, les mousses indispensables à la formation de la tourbe.

En parlant de pluie, la voilà justement qui redouble d’intensité, inondant certaines zones d’une eau noire teintée de rouille, cette couleur caractéristique qui vaut d’ailleurs son nom au marais. A l’origine de ce pigment, les acides sécrétés par les sphaignes, ces mousses indispensables à la formation de la tourbe (lire encadré) et capables d’absorber jusqu’à 30 fois leur propre poids en eau. De leur décomposition, rendue incomplète par l’inondation permanente et l’absence d’oxygène, naît l’or brun, à raison d’un millimètre par année. «Imaginez: ici, nous avons 9 mètres 50 de tourbe sous nos pieds, c’est-à-dire 9500 ans de croissance.» Quand on parlait de plongeon dans le passé... Et Yvan Matthey de renchérir: «Grâce à cette décomposition incomplète, la tourbière emprisonne, millimètre par millimètre, l’histoire de la végétation.» Des troncs entiers ont ainsi été retrouvés en profondeur, de même que, dans certaines tourbières de pays nordiques, des corps humains momifiés.

Certains endroits portent encore les stigmates de l’exploitation

On arrive à présent sur la deuxième partie du sentier. Ce qui frappe avant tout: les différences de niveaux, les surfaces de tourbe entièrement dénudées côtoyant les petites forêts de bouleaux, tandis que certaines zones se voient parsemées d’une plante vivace ne ressemblant en rien aux sphaignes. «Ce découpage montre que les terrains appartiennent à différents propriétaires qui, jusque dans les années 90, ne les utilisaient pas au même rythme.» Ainsi, si certaines parties du marais ont été rendues à la nature voilà belle lurette, permettant à des arbres de pousser, d’autres portent encore les stigmates de l’exploitation.

Il n’est pas rare dans la région de voir des emposieux, des cuvettes naturelles dues à l’érosion du sol.
Il n’est pas rare dans la région de voir des emposieux, des cuvettes naturelles dues à l’érosion du sol.

Yvan Matthey en profite pour nous expliquer que contrairement à la tourbe de chauffage, celle utilisée en horticulture devait subir les caprices du gel durant un hiver afin de pouvoir développer ses propriétés. Une fois les beaux jours revenus, une trentaine de centimètres étaient prélevés – «écrémés», dira même notre guide – sur une surface plane, à l’aide de machines de chantier avant d’être commercialisés.

Quant à la mystérieuse plante, elle porte le doux nom de linaigrette et illustre à merveille le programme de revitalisation dont fait l’objet le marais. «Il est impossible pour les sphaignes de pousser sur la tourbe nue. Les touffes de linaigrettes leur fournissent de l’ombre et de l’humidité bienvenue.» Mais il faudra attendre encore de nombreuses années avant que la nature ne reprenne ses droits.

La pluie battant de plus belle, on se réfugie au restaurant du Cerf, aux Ponts-de-Martel. Sans vraiment quitter les marais puisque sur l’une des vieilles photographies qui ornent les murs, on peut admirer des pyramides d’or brun. Pas de doute, les tourbières ont vraiment façonné la région. Et puis, «martel» ne signifie-t-il pas lui-même «petit marais»?

Auteur: Tania Araman