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6 février 2017

Balade en Sibérie

Affronter les frimas pour patiner en toute liberté sur le lac des Taillères et arpenter la vallée de La Brévine (NE) à pied… Du Jack London à portée de mollets!

Ce jour-là, l'affluence n'avait rien à voir avec celle des week-ends de décembre et janvier où des milliers de patineurs glissent sur l'étendue glacée.
Ce jour-là, l'affluence n'avait rien à voir avec celle des week-ends de décembre et janvier où des milliers de patineurs glissent sur l'étendue glacée.

Brrrrr! Le thermomètre, qui trône au milieu du village de La Brévine (NE), indique -5°C. Même s’il fait plutôt frisquet en ce matin hivernal, on est encore loin du record de froid enregistré dans cette même localité le 12 janvier 1987: moins 41,8 degrés! Soit la température la plus basse jamais mesurée officiellement en Suisse. Dans un espace habité s’entend.

Cols remontés, bonnets vissés sur la tête et mains enfoncées profondément dans nos poches, nous quittons ce bourg de quelque 640 âmes au cœur chaud (on dit des habitants du lieu qu’ils sont rudes et un peu bourrus à l’image du climat qu’ils se coltinent hiver après hiver), direction le lac des Taillères. Pour cela, il faut commencer par longer la route cantonale reliant ce haut plateau à Fleurier, dans le Val-de-Travers.

Le sentier zigzague entre loge et métairie

Nos haleines s’élèvent dans l’air glacial en minces volutes de vapeur. Quelques hectomètres plus haut, nous délaissons bitume et circulation pour un sentier pédestre recouvert de givre (aujourd’hui, il disparaît sous un épais manteau neigeux et ne s’arpente plus qu’en ski de fond ou en raquettes). Celui-ci zigzague entre loge et métairie avant de s’enfoncer dans une forêt de résineux. Pas un souffle de vent, pas un chant d’oiseau, la nature est au repos dans l’attente d’un hiver qui tardait alors à s’installer…

Thermomètre joliment décoré au cœur de La Brévine.
Thermomètre joliment décoré au cœur de La Brévine.

Attention ici à ne pas s’égarer! Déjà suivre les panneaux jaunes «Autres directions», puis «Lac des Taillères». Un tapis de goudron plonge jusqu’aux rives de ce gros étang de 2 km de long, pris dans les glaces à cette saison et qui restera sans doute figé jusqu’au printemps. Ce jour-là, il n’y a qu’une quarantaine de paires de lames (les week-ends de décembre et début janvier, quand ce plan d’eau était encore «patinable», il y en avait des milliers!) qui écorchent et balafrent cette vaste étendue gelée.

La tentation est trop forte. Nous sortons les patins de nos sacs à dos et les enfilons avant de nous lancer sur la surface polie de ce miroir pétrifié. Les premiers pas sont hésitants, un peu maladroits aussi. Les automatismes reviennent ensuite et, avec eux, un peu de notre assurance perdue. C’est incroyable de divaguer ainsi en toute liberté d’un bout à l’autre de cette patinoire naturelle à ciel ouvert.

Météo: le phénomène du lac d'air froid

A regret, nous rechaussons nos souliers de marche pour poursuivre notre voyage en Sibérie. Cap à l’ouest. Un joli sentier longe la rive. A gauche, une haie désordonnée de sapins noirs qui nous fait de l’ombre. Sur la berge d’en face, des fermes aux façades blanches qui sont posées çà et là depuis plusieurs siècles déjà.

L’herbe crisse sous nos semelles. Il fait nettement plus frais au bord de cette grande gouille que sur les hauteurs avoisinantes. Ce phénomène dit d’inversion est dû à la forme de cuvette de La Brévine: l’air froid, plus lourd que le chaud, reste piégé au fond de la vallée. C’est ce que les météorologues appellent un lac d’air froid.

Le soleil abreuve la crête boisée à proximité de la frontière avec la France.
Le soleil abreuve la crête boisée à proximité de la frontière avec la France.

Le chemin pédestre coupe à travers les pâturages. Le lac des Taillères est désormais derrière nous. Au lieu-dit «Sur le Pont», nous traversons la route principale pour grimper vers Bredot, là où se situe la frontière avec la France. Avant d’atteindre le sommet de cette crête boisée, nous nous posons sur une souche pour un pique-nique au soleil. Royal!

Après avoir fait le plein de calories, nous reprenons le cours de cette balade. A deux pas du sommet, juste au-dessous d’une ancienne maison des douanes, une flèche «La Brévine» nous invite à progresser le long de la ligne de démarcation, sur une piste qu’ont dû emprunter avant nous contrebandiers et gabelous. Celle-ci serpente silencieusement entre épineux velus et feuillus tout nus.

Parcours de santé sur le sentier des bornes

Une route goudronnée stoppe notre progression. Nous sommes à un jet de pierre du poste de douane désaffecté de l’Ecrenax. Deux options s’offrent alors à nous: la plus courte qui consiste à regagner La Brévine par la chaussée ou la plus longue qui suit le Sentier des bornes (balisage blanc).

Courageux? Inconscients? Qu’importe! Nous choisissons la deuxième solution certes plus longue, mais sans doute aussi davantage sauvage et bucolique. En fait, il s’agira d’un véritable parcours de santé, style montagnes russes avec moult descentes et montées. Heureusement, cela nous l’ignorions au départ…

Les bornes sont toutes millésimées 1819, année où la frontière de ce coin de pays a été physiquement redessinée suite aux décisions prises lors du congrès de Vienne de 1814.
Les bornes sont toutes millésimées 1819, année où la frontière de ce coin de pays a été physiquement redessinée suite aux décisions prises lors du congrès de Vienne de 1814.

Progression donc dans un relief chaotique, de borne en borne. Toutes millésimées 1819, année où la frontière de ce coin de pays a été physiquement redessinée suite aux décisions prises lors du congrès de Vienne de 1814. A travers l’entrelacs de branchages, nous devinons la silhouette blafarde du lac des Taillères.

A la hauteur de la borne 69, nous virons à droite pour rejoindre en pente douce la capitale du froid. Arrivés au cœur du village, nous ne pouvons pas nous empêcher de jeter un coup d’œil au thermomètre. Le mercure flirte maintenant avec la barre du 0°C. Un Brévinier sort d’un bistrot en bras de chemise. Nous, nous préférons rester bien emmitouflés jusqu’aux oreilles.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Spohn