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15 juin 2015

En balade sur le toit du Mund

Entre tableaux champêtres et bisse aérien, la vallée sauvage du Gredetschtal (VS) est un paradis pour la randonnée. De quoi remonter le temps tout en frôlant le vertige.

Le village de Mund photo
Raccards et greniers à foin sont le décor champêtre du village de Mund.

Voilà une randonnée placée sous le signe des bisses extraordinaires! Il faut dire que le Haut-Valais est riche de ces artères d’eau vive, qui s’étagent souvent en parallèle à quelques mètres les unes des autres. «Ce canton compte 600 à 700 kilomètres de bisses, dont la plupart sont encore utilisés. Toutes les conditions sont réunies: un climat très sec et des glaciers qui assurent la permanence de l’eau même en été», explique Anne Carron-Bender, accompagnatrice de montagne et guide du patrimoine.

C’est donc dans la vallée du Gredetschtal, juste au-dessus de Mund, que l’on s’achemine aujourd’hui. Une vallée sauvage qui fait partie du site Jungfrau-Aletsch, classé patrimoine naturel de l’Unesco. La voiture laissée sur le bord de la route à la hauteur de Roosse, on rejoint la ferme de Rosenhof, où les gourmands peuvent déjà se servir en fromage du terroir, grâce à un frigo self-service. Le chemin de rando passe justement sous la ferme avant de s’élancer sans prévenir à travers champs. Pour peu qu’il ne soit pas encore fauché, et c’est un tableau vibrant, une mosaïque de hautes fleurs blanches, roses, jaunes, qui se déroulent soudain sous vos yeux. Ombellifères, boutons d’or, silènes pimpants, on marche dans des odeurs de miel et de foin tiède. Traverser le coteau permet aussi d’observer la partie aval du bisse, là où l’eau est utilisée, selon l’ancienne technique du ruissellement, pour arroser les prairies. Par un subtil jeu de tornieu et de pierres plates, les cours d’eau sont déviés à volonté, en fonction des besoins.

Anne Carron-Bender ouvre la voie dans ce circuit des bisses de la vallée du Gredetschtal (VS), avec le Mundbach en contrebas photo.
Anne Carron-Bender ouvre la voie dans ce circuit des bisses de la vallée du Gredetschtal (VS), avec le Mundbach en contrebas.

Après ce tableau champêtre, on rejoint la grand-route, direction Wässerwasser. Et c’est là, à la hauteur d’une fontaine, que surgit le fameux bisse de la Wyssa, que l’on va suivre presque jusqu’à sa source. Un dernier coup d’œil aux greniers à foin, raccards et à une touffe de moutons à tête noire qui s’attardent sous les branches vertes d’un frêne. Et très vite, on laisse derrière soi les signes de la civilisation pour s’enfoncer sous les mélèzes, n’écoutant plus que le chant de l’eau.

Un long bisse aérien

Jusqu’à la hauteur d’un tunnel, creusé en 1995 pour amener l’eau par canalisation, la vie n’est qu’un long bisse tranquille. Le chemin est facile, sans aucun danger. Mais à la hauteur du tunnel, il faudra choisir: la voie de l’ombre, sans risques, mais avec une lampe torche, ou la voie de l’air, le long de la Wyssa, avec ses à-pics vertigineux. Un clin d’œil à sainte Marguerite, patronne des bisses, et l’on se décide pour la deuxième option.

La Wyssa, construite en 1462, fait partie des bisses extraordinaires,

parce que son parcours longeait la falaise, à plusieurs centaines de mètres de haut. Avec le développement de l’élevage, aux XIVe et XVe siècles, il était devenu indispensable d’amener l’eau dans les pâturages», explique Anne Carron-Bender.

Le chemin se rétrécit, le souffle se fait plus rapide, le pied plus attentif sur les tretschbord, ces pierres plates disposées perpendiculairement au cours d’eau pour assurer l’étanchéité et freiner l’érosion. Entre les ramures, on perçoit le vide et plusieurs vestiges du parcours initial du bisse, comme ce bazot suspendu, tronc évidé de mélèze, qui conduisait l’eau. Le sentier sinue le long des rochers, s’enfonce dans de petits tunnels rafraîchissants, creusés au début du XXe siècle, lors de la découverte des explosifs, pour améliorer le rendement et faciliter l’entretien des bisses.

A la source

L’air s’aiguise, les cris du pouillot véloce ricochent contre la roche, tandis que l’on s’enfonce toujours plus dans les gorges. Mais après une heure quarante de marche aérienne, on se retrouve dans le velours de la vallée, là où le sentier s’évase à nouveau, se fait plus docile, propice à une pause pique-nique sous le sifflement des marmottes. On aperçoit alors le Mundbach, le torrent qui s’échappe du glacier et abreuve toute la vallée.

Le long du bisse de la Wyssa, certains passages sont vertigineux photo.
Le long du bisse de la Wyssa, certains passages sont vertigineux.

Quelques centaines de mètres plus haut se trouve la prise d’eau et l’immense Gredetschgletscher en toile de fond. Mais l’heure est déjà au retour en suivant le Mundbach, rive droite, au milieu des tapis de myosotis qui transforment le versant en pente bleue. Çà et là, des murets de pierres sèches parlent de bisses abandonnés, tandis que le chemin descend le long du tumulte, sous l’oblique des parois granitiques où s’agrippent quelques rares feuillus.

La beauté du monde

La dernière partie de la boucle est franchement bucolique, avec ses moutons dodelinant au bord de l’eau, ses chèvres noires et blanches à la chevelure hippie. On enjambe un petit pont voûté pour rejoindre un autre bisse, l’Obersta, construit en 1684 au petit âge glaciaire. Le changement de décor est total: sous les pieds se déroule un tapis d’herbe, tandis qu’à côté glisse le chant clair du bisse. On marche dans la beauté du monde.

Les bisses sont le fruit d’un incroyable savoir-faire.

Leur déclivité, soigneusement étudiée, se situe souvent entre 0,5 et 2% pour que l’eau ne coule ni trop vite ni trop lentement.» Mais après une petite heure, on quitte à regret le placide Obersta pour bifurquer sur Oberbirgisch. On retrouve soudain les prairies fleuries, les maisons aux jardins rutilants. Le temps de traverser une incroyable forêt ajourée de frênes et d’érables au vert lumineux, et les toits de Mund apparaissent déjà… Ne reste plus qu’à s’attabler devant une boisson fraîche avant de remonter en stop chercher la voiture.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens